Quand Jacques se fut enfin décidé à sauter le pas, il ne resta plus qu'une difficulté, celle de religion, et qui se trouva légère. Georgette en effet n'hésita pas à pousser jusqu'au bout la conversion de sa famille, en sorte que Mme d'Iscamps n'opposa plus de résistance. D'ailleurs, pour le peu qu'elle l'avait vue, elle aimait presque Georgette et se réjouissait que cette âme de prix revint au giron de Rome. Jacques, d'autre part, lui avait juré que son bonheur dépendait de ce mariage; et peut-être firent-ils bien de ne pas chercher à s'entendre trop exactement sur le sens du mot bonheur.

—Il me suffit, dit-elle, non sans dignité, d'être sûre que tu l'as choisie droite, au physique comme au moral.

Jacques songea avec un peu de mélancolie à la devise qui était la sienne: Droit! et qui fut donnée par saint Louis à Hugue Poitevin d'Iscamps, guéri par miracle après avoir été laissé pour mort dans les sables de la Mansoure. Interrogé pourquoi il s'était mis si avant parmi les Sarrasins sans retourner, il répondit qu'on ne lui avait pas enseigné à faire virer son cheval.

—Moi, c'est les autos, pensa Jacques.

Son mariage décidément le laissait sans enthousiasme. Pour comble, il prévoyait, côté beau-père, des marchandages répugnants: l'homme l'était déjà, avec sa mine de chien qui se rappelle le fouet. Car il n'appartenait pas à la variété triomphante des Blokh, ayant l'air d'un cambrioleur qui vient de tomber sur un coffre-fort incrochetable; et c'était une obsession pour Jacques, mais, aussitôt qu'il le voyait, une comparaison jadis entendue lui revenait en tête: Nous avons été volés, comme disaient les trois Juifs, retour d'Écosse. Et, dans ce milieu, qui allait être un peu le sien, où il se surprenait à compter les branches des chandeliers, sa fiancée lui semblait une chose sordide et magnifique, inventée, en haine de lui, par Rembrandt-van-Rhyn.

Il y avait autre chose où Jacques se trouva plus intéressé qu'il n'aurait cru: c'était sa maîtresse Hannaïs Dunois, plus connue sous le pseudonyme de Nane, et qu'il possédait en titre depuis que la mort de Bélesbat, l'homme des hauts fourneaux, avait affranchi cette belle personne d'une servitude d'ailleurs assez légère, et adoucie encore par des honoraires élevés. Jacques s'était attelé courageusement à cette succession: il avait tant de choses à pardonner à Nane qu'il ne savait plus rien lui refuser, et cela contribua à le ruiner comme aussi à le marier plus vite.

Car, juste retour, la courtisane, qui désunit certains ménages, en prépare d'autres, par l'obligation où tombent les célibataires qu'elle a mis à sac de rechercher dans un accouplement légitime les ressources qui commencent à leur manquer.

Mais Jacques souffrit à la pensée qu'il n'embrasserait plus ces membres souples et minces: que dans le petit hôtel de silence, où seul le rire faux de Nane perçait les tentures, sa chair d'ambre rayonnerait pour d'autres, sous les veilleuses. Et soudain il sentit de quel poids pesait sur son coeur la menue idole qu'il avait polie et parée de ses propres mains.

Car il fallait rompre: plusieurs siècles de convenance écrasaient Jacques de leur code héréditaire; il fallait rompre, et sans l'espoir qu'on pût renouer plus tard. Car il savait aussi quel maladroit sacrilège c'est de reprendre une femme après un long intervalle; et que le vin de Jurançon qu'on laisse, après en avoir bu, s'éventer dans la bouteille, n'est plus bientôt qu'une topaze insipide.

Jacques recula pourtant jusqu'à ses fiançailles, même un peu au delà. Déjà le mariage, sans avoir été annoncé, était connu un peu partout; et il s'étonnait que Nane n'en fût pas encore avertie. Rien que sa mine à lui, et quelques précautions toutes nouvelles qu'il prit pour qu'on ne les vît pas trop publiquement ensemble, auraient dû la mettre en éveil. Mais il n'y parut rien, et quand Jacques enfin ne put pas reculer davantage, il n'osa affronter la scène prévue de désespoir: peut-être eut-il peur plus encore que Nane ne lui rît au nez en disant: «Je le savais.» Bref il prit le parti d'écrire.