III

L'apéritif chez la Marquise

«Patribus cum plebe connubii nec esto. >
(Leg. XII Tab.)

Les mariages mixtes ne sont pas tous des
unions modèles.

Ce ne fut pas un mariage d'inclination, que fit Jacques d'Iscamps. Il approchait de la trentaine, sans avoir pu décider encore, des tripots ou des hippodromes, où il est le plus aisé de perdre son argent. Du moins en avait-il avec ardeur embrassé l'occasion sur toutes les plaines vertes qui s'étaient offertes à ses yeux, pour ne rien dire de quelques-unes de ses contemporaines où il s'était plu coûteusement. Aujourd'hui, il songeait, la bouche amère, qu'enfin il était à la côte lui aussi: côte fâcheuse où tant de ses amis avaient déjà fait naufrage, côte inhospitalière où, parmi le roc, sous des huttes enfumées, rampent et se nourrissent huileusement de poisson des gérants de cercles, quelques notaires coriaces, et la puante tribu des fournisseurs au sourire mince.

L'idée du mariage flottait autour de Jacques: «Je ne puis pourtant plus taper maman», pensait-il; de fait, la marquise d'Iscamps était bien capable de se ruiner toute seule et sans qu'on l'y aidât. Jusqu'ici le monceau de sa fortune avait résisté; mais il semblait enfin qu'il s'entamât secrètement, et l'on y pouvait deviner des lézardes comme dans ces blocs de glace, au dégel, qui frissonnent à la base longtemps avant de s'abymer dans les eaux.

Mais des embarras où elle s'était trouvée sans doute, ayant depuis peu vendu des terres, elle n'avait rien marqué. Frivole, nonchalante, d'une naïveté un peu hautaine, il ne semblait pas qu'aucun chagrin pût altérer la bienveillance dont elle regardait la vie; et son plus grave caprice aujourd'hui était de jouer à la douairière, se coiffant de dentelle et réclamant des petits-enfants à tout prix.

Le prix lui aurait paru peut-être un peu haut, si elle avait pu concevoir que l'amour n'entrait pour rien, et au contraire, dans la recherche que fit Jacques de la belle Mlle Blokh-Rosenbuisson, et qu'il n'y prétendait épouser autre chose qu'une fortune d'ailleurs mal acquise. Car M. Blokh en avait autrefois gagné le noyau en fournissant à l'armée russe des riz dont l'empire des Indes lui-même aurait refusé de nourrir ses administrés en temps de famine; et même cela lui avait valu, au front de ces troupes qu'il avait failli affamer, une promenade du matin, en pyjama, et dont un knout rythmait l'allure. Paris, toujours ouvert aux martyrs de la politique, fit le meilleur accueil à ce fournisseur battu, comme à ses économies. Mais parmi les Français qui montrèrent le plus de cette hospitalité qui est une de nos grâces nationales, notre homme distingua surtout M. Rosenbusch, dit Rosenbuisson, jadis son coreligionnaire, et récemment converti au protestantisme par un groupe de libres-penseurs. Il poussa la sympathie jusqu'à en épouser la fille, ayant, du reste, peu de temps après son arrivée, trouvé, lui aussi, son chemin de Genève; et, issue de tout cela, Georgette Blokh-Rosenbuisson faisait aujourd'hui une chrétienne très sortable, qui dédaignait sans doute le Talmud de Babylone ainsi que les crimes rituels, n'ayant gardé de ses ancêtres que l'habitude atténuée mais fâcheuse de se gratter hors de propos. Elle était enfin d'une beauté extrême, comme d'une extrême impudence.

Ce mariage, dès qu'elle y songea, lui plut. Très fine et parisienne, sinon Française, elle égrenait autour d'elle, depuis son enfance, tout un chapelet de parents et d'amis qui la dégoûtaient un peu. Il lui parut qu'une couronne de marquise, un château poitevin, un vieil hôtel rue de Bellechasse devaient, avec Dieu, suffire à la garder des siens; et il n'était pas désagréable d'acheter le marquis avec, quand c'était comme celui-ci un beau gars, un peu massif, mais d'une vigueur élégante.

Elle sentait bien qu'il ne l'aimait pas, qu'il en était très loin, au delà même de l'indifférence; et elle était assez pénétrante pour démêler sous sa politesse quelque chose qui ressemblait plutôt à de l'aversion. Mais ne pouvait-elle pas le conquérir plus tard? Son imagination, déjà avertie, lui faisait voir, dans un corps aussi magnifiquement ordonné que le sien pour l'oeuvre de la chair, les conditions secrètes d'un plaisir assez puissant pour faire oublier le bonheur.

Il y avait un motif moins pur encore aux projets de Georgette, et qui en dit trop long sur certaines vierges modernes pour ne le pas dévoiler. C'est qu'une de ses amies, plus âgée qu'elle et mariée, ayant pris, pendant quelques mois, Jacques pour amant, avait eu l'indiscrétion inusitée de venir le conter à la jeune fille: peu à peu elle avait fini par lui décrire tout le particulier de cette liaison, avec des détails tels que Georgette ne s'y plaisait pas toujours sans rougir. Il lui en resta du goût pour l'homme que sa pensée avait si souvent dévêtu, et comme des droits sur cette chair qu'elle n'eût pas mieux connue pour l'avoir pressée en tous sens de ses propres mains.