Nane était venue à pied, de clair vêtue, aussi printanière que la journée, qui était douce. A peine dans le Bois nous commençâmes de respirer les bourgeons qui pleurent, et je ne sais quelle langueur dans l'air. On eût dit qu'il était tiède par places; plus loin nous aperçûmes au-dessus des murs la gerbe pâle des lilas.

Comme une fraise que le soleil macère dans un creux de muraille, le coeur de Nane parut s'attendrir; elle devint sentimentale, plaignant la brièveté des heures, et le temps irrévocable.

—Si aujourd'hui, ajouta-t-elle, pouvait toujours durer, qu'il fait si bon vivre.

—D'autant que cette voiture a des roues très bien caoutchoutées.

—Vous ne savez, répond-elle, que prendre à la blague tout ce que j'admire, et moi-même, comme si j'étais un bibelot, une chose d'ameublement, et que vous ne croyiez pas que j'aie (elle hésite un peu)—que j'aie—une âme.

—Mais si, mais si; seulement il y a les petits jeunes, pour s'occuper de ça; je ne puis pas faire tout le ménage. Et puis je ne vous ai jamais traité en bibelot, Nane. Vous êtes bien plutôt pour moi comme un fruit d'or et de sang et qui n'est pas encore tout à fait mûr. Vous êtes comme du vin grec dans un verre de Bohême tout rouge, au moment délicieux qu'on l'approche de ses lèvres: après qu'on y a bu le cristal en demeure longtemps parfumé. Et vous êtes encore comme l'idole qu'on tailla dans une pierre éclatante, précieuse, dure; comme l'idole, sans souvenir et sans espérance.

Mon pathos n'a pas désarmé Nane; elle darde sur moi des yeux remplis de défi, et les coins de sa bouche puérile sont tirés en bas. Drôle, qu'il y eût une âme là-dedans.

La mère de Nane est dans son petit jardin, qui arrose avec dévotion un carré de terre compacte et bombée, où il ne paraît avoir poussé jusqu'ici que quelques pierres.

Après deux gros baisers sur les joues de Nane, et une révérence pour moi:

—Voyez-vous, nous dit-elle, ce sont des salades.