—Pensez-vous que moi aussi je deviendrai vieille?

Comme je m'apprêtais à ne pas répondre, on vint annoncer Eliburru, qui devait dîner avec nous; et je priai Nane qu'on l'introduisit ici même.

Le philosophe était magnifiquement vêtu. Son habit, tout battant neuf, lui allait comme un gant—comme un gant trop large; et il portait avec effort un chapeau à claque dont il semblait se demander tour à tour si c'était un tambour de basque, ou un plateau à petit verres.

Mais Nane dit encore:

—Moi aussi, est-ce que vous ne croyez pas que je deviendrai vieille, un jour?

—Non, pas un jour, répondit le philosophe. C'est la nuit qu'on vieillit, qu'on devient flasque et ridé, qu'on se poche.

—Pourquoi?

—C'est qu'il y a des bêtes, Nane, des bêtes frileuses et presque invisibles, qui vivent de notre sommeil. Quand vous êtes si profondément endormie que vous ne savez plus même si vous dormez seule, elles se coulent frissonnantes entre vos draps, et c'est alors que vous rêvez d'abymes et de bien-aimé. Elles, cependant, de leurs doigts pâles, de leurs lèvres, tâchent de ravir votre jeunesse; elles vous sucent le sang, ou se repaissent des baisers que vous donnez à l'amant imaginaire. Et un matin, au sortir de leurs bras, vous vous réveillerez lasse, avec deux ou trois rides au coin de ces yeux jusqu'alors iréprochables: ce sera la patte d'oie.

—Oh quelle horreur! on dirait que vous y avez passé.

—Je n'ai pas eu, Nane, à perdre de beauté, qui d'ailleurs ne m'aurait pas offert un suffisant gagne-pain. Mais pensez-vous tout de même que j'aie dansé de joie de voir un jour à mon réveil que le ventre me pointait?