Non que je prétende n'avoir jamais éprouvé pour Nane que les sentiments du cambrioleur, tour à tour, et du propriétaire. Et il y eut même un temps où les grâces de cette belle personne m'attachèrent plus qu'il n'était raisonnable, si bien qu'après l'avoir prise sans zèle, pour obéir en quelque sorte à la tyrannie de l'occasion, je m'aperçus que les mouvements harmonieux de son corps devenaient une part nécessaire de mon bonheur.

Mais le temps amortit toute chose, et déjà, à Venise, j'avais ressenti que Nane commençait à n'intéresser plus que ma curiosité. Aujourd'hui surtout, distrait par le Paris frivole de l'hiver, par le Paris nocturne, tour à tour bleuâtre et froid, ou enseveli sous ces brouillards dorés de gaz, j'éprouvais avec joie et, pour ainsi dire, à pleins poumons, combien cela m'était égal qu'elle palpitât en d'autres lits que le mien, frémissante des flancs et des lèvres, les yeux mi-clos.

Trop heureux si elle avait partagé cette indifférence. Mais, au risque d'être fat, il me fallait bien croire à quelque amour de sa part, rien qu'à subir sa curiosité jalouse, comme aussi l'ardeur de ses embrassements. En ceci du moins sa folie ne laissait pas d'être contagieuse, car Nane caressa toujours à la perfection.

Je fus donc surpris, le peintre Lycoris nous ayant priés à son bal diabolique, qu'elle acceptât de bonne grâce de s'y rendre sans moi, qui ne l'y aurais pu conduire, ayant engagé ma soirée jusqu'à deux heures de la nuit. Au fond, j'étais ravi qu'elle le prît comme cela.

—J'irai, me dit-elle, avec Luce de Rosmarin, et d'Elche, qui doit l'y mener.

—D'Elche?

—Vous savez bien, l'ami de ma soeur.

—Mais elle est mariée.

—Eh bien, et avant? Mais il me semblait que vous l'aviez rencontré chez moi.

D'Elche? Cela me rappelle d'abord la bizarre Salammbô du Louvre, aux lèvres carminées—et puis une histoire assez confuse que m'a contée Jacques, de son séjour en Alger, où ce Monsieur jouait un rôle: rien d'héroïque, autant qu'il m'en souvienne.