Nane n'a eu aucun soupçon de ma fugue avec Primavérile de Ver. Et moi, j'en ai gardé le meilleur souvenir. Outre qu'elle se montra à la suite d'ébats divers, d'un désintéressement difficile à vaincre. Et ces choses-là, dirait Cintra, vous vont au coeur.

Quant à Nane, la voici abusée d'une tendresse nouvelle. C'est un toutou, cette fois, où son coeur s'intéresse, un mauvais toutou de gouttières, qu'elle a ramassé rue Dauphine, venant de se faire écraser la patte par un camion—et qui hurlait son âme. Il était hirsute, d'ailleurs, crotté, et, sauf qu'il n'avait pas de collier, on l'aurait pris pour un socialiste de gouvernement.

Grâce aux avis de son docteur et deux vétérinaires, elle a réussi à retarder quinze jours la guérison de cette pauvre bête. Aujourd'hui, qu'il est enfin sur ses pattes, le voilà tout à coup familier, gourmand, cela va sans dire, mais goulu, encore, jusqu'à ronger les descentes de lit; et qui répond au nom de Cocktail comme si c'était celui même de ses pères, de ses nombreux pères.

—Il est vilain, Nane, votre cabot; mais il paraît racheter cela par sa bêtise.

—Bête, Cocktail! Vous ne comprenez rien aux bêtes, mon cher. C'est à croire que vous n'avez jamais eu de coeur. Et si vous saviez, quelles dispositions il a pour sauter! Cocktail ici!

Et elle prend une canne. Cocktail, dévoré d'inquiétudes à la vue d'un bâton, se réfugie derrière les rideaux de la fenêtre.

—Cocktail, ici, Cocktail! Stoupide bête! Cocktail ne bouge, mais, comme Nane finit par lui donner des coups de canne, il cherche un havre entre mes jambes.

—Comme c'est ingrat, dit-elle, les chiens: on dirait des hommes. En voilà un que j'ai soigné, embrassé, pendant un mois; que j'ai fait tondre, laver, pomponner. Et pour quelques malheureux coups de canne, ça fait la tête.

Nane paraît près de tomber dans une affreuse mélancolie—quand on vient lui annoncer sa soeur.

—Ne bougez pas, me dit-elle, je vais la recevoir dans ma chambre, et l'expédier tout de suite.