IV
SUIVEZ LE MONDE!
La fillette qui formait l'objet de ce débat se tenait, entre le paillasse et la princesse polonaise, sur la galerie du théâtre des Dislocations.
La Filleule de Lagardère avait dix-sept ou dix-huit ans.
Ses traits, sculptés avec vigueur,—et pourtant délicats et doux,—parlaient de vaillance hautaine par les courbes de leur contour aquilin.
Son front, coiffé d'une merveilleuse chevelure châtain foncé, eût porté sans faiblir une couronne royale.
Il y avait des rayons soudains et profonds dans ses grands yeux d'un bleu obscur, qu'ombrageait l'arc délié de ses sourcils, plus noirs que le jais.
Lacée dans son gilet d'armes de peau de chamois, qui lui faisait comme une cuirasse, sa taille robuste et découplée rappelait celle que les Circassiennes obtiennent en s'emprisonnant, dès un âge tendre, dans une ceinture que le développement de leur corps seul doit briser.
Et, sous le maillot poudré de paillettes, ses jambes réunissaient le triple caractère de force, d'élégance et de souplesse des formes de l'éphèbe, pantalonné de rouge, qui casse sur son genou la baguette symbolique, dans le tableau de Raphaël, le Mariage de la Vierge.
Etrangère à ce qui l'entourait, elle laissait glisser un regard indifférent et vague sur les curiosités qui convergeaient vers elle.
L'une de ses mains jouait machinalement avec une rose sauvage qu'elle avait cueillie, le matin, dans la forêt; l'autre s'apprêtait à tirer le cordon qui devait mettre en branle la cloche destinée à fournir sa note dans le charivari à piper les badauds: des mains qu'eût signées Pradier, le dernier des Grecs.