Le premier de ces convives n'était autre que le cavalier servant de Sergine Gravier, le beau Marignan en personne, lequel, du fond du fiacre qui l'avait amené, pour se glisser à l'intérieur de l'établissement, n'avait point pris moins de précautions que s'il s'agissait de quelque galant et mystérieux rendez-vous.

Ce n'était pourtant pas une dame qui lui tenait compagnie à table.

Non: c'était un quidam d'un âge mûr,—porteur d'un habit, d'un gilet et d'un pantalon de casimir noir, d'une chemise à jabot tuyauté et d'une cravate d'une entière blancheur.

Cet uniforme fleurait le Palais, le bureau, l'étude, ou, si mieux vous aimez, la basoche, la chicane, le contentieux,—ce mot inventé tout exprès pour fournir des moyens d'existence à des milliers de Normands qui ne sont pas tous de Falaise, de Vire, d'Avranches ou de Domfront.

Me Bouginier (Albéric pour ces demoiselles) était, en effet, un ancien avoué de province qui avait eu des peines de cœur en justice.

Au physique, sa perruque frisée à l'enfant; ses joues pleines, rondes, appétissantes, qui gardaient la fraîcheur luisante et légèrement couperosée de l'homme de cinquante ans, conservé avec soin; son ventre florissant et ses lunettes d'or lui tenaient lieu des plus sérieuses références, éloignaient la défiance et commandaient le respect.

A un moment, il se renversa sur sa chaise et, posant sa fourchette:

—Vous disiez donc, fit-il, cher monsieur Marignan...

L'autre l'interrompit brusquement:

—Pas de bêtise, hein, papa? Appelez-moi Isidore. Je tiens à conserver le plus strict incognito.