Florence Arnould, debout à quelques pas, la contemplait en silence...
Par suite de quelles circonstances la Benjamine n'avait-elle pas mis à exécution son projet de quitter l'hôtellerie sanglante dont nous l'avons entendue entretenir la dernière victime des assassins de Vittel? C'est ce que vous apprendrez tout à l'heure. Toutefois, il convient d'expliquer sa présence au logis de Denise Hattier.
Lorsque feu Jean-Baptiste Arnould s'était rendu acquéreur du domaine des Armoises, le vieux houzard avait manifesté l'intention de quitter sur-le-champ le pavillon du garde. Mais l'aubergiste l'en avait empêché en lui tenant à peu près ce langage:
—Pourquoi vous en aller, compère? Si vous désertez votre poste, qui veillera sur les propriétés de nos anciens seigneurs, jusqu'au jour où ceux-ci reviendront de l'exil?
Le rusé campagnard avait, pour tenir ce langage, plus d'une raison dont la principale était qu'il se conciliait ainsi l'estime et la considération du pays, très sympathique au vieux garde.
Lors du décès de Michel Hattier, sa fille Denise avait offert au chef de la famille Arnould de lui prendre en location le pavillon paternel—ce pavillon où la première partie de sa vie avait coulé paisible, sans désirs ni regrets, et où elle venait de fermer les paupières du vieux soldat, mort sans rien savoir de la faute dont elle avait connu l'ivresse et dont elle connaissait le remords.
Mais à sa proposition l'hôtelier avait répondu, en affectant des airs de bourru bienfaisant:
—Restez chez vous, mignonne, et gardez votre argent. Que le retour de nos seigneurs vous retrouve dans la maison où ils avaient placé votre père. Le ciel me préserve de tirer un écu de l'enfant d'un ancien camarade, de la sœur d'un brave serviteur de la nation, d'une orpheline qui n'a que son travail pour subsister!...
Puis, comme la jeune fille insistait, mue par un sentiment de fierté naturelle:
—Mon Dieu, avait ajouté Jean-Baptiste Arnould avec une bonhomie parfaitement jouée, si vous tenez absolument à vous acquitter envers moi, voici ma petite Florence. Elle est trop mièvre et trop chétive pour que je la laisse aller aux champs ou vaquer à la dure besogne de l'auberge. Apprenez-lui votre métier de dentelière et ce que vous a enseigné la chère dame du château, et si, un jour, elle devient aussi adroite que vous de ses doigts et aussi instruite dans les livres, les écritures et le calcul, eh bien, m'est avis que c'est moi qui vous redevrai quelque chose.