Mais l'été s'épanouissait. Partout, se développait une végétation harmonieuse et puissante.

On n'apercevait, sous l'épais couvert, que les étangs endormis dans la fraîcheur des gazons et les pelouses arrondies en pastilles d'un vert-clair, éclatant et lustré. Par-dessus le dôme des massifs, l'on ne découvrait guère que la pointe des tourelles en poivrières des Armoises, avec leur toit d'ardoises bleuâtres et leurs girouettes découpées dans le zinc en sujets de chasse ou en pièces de blason.

Il y avait, cependant, quelque chose de plus beau que toute cette nature en fête: c'était la jeune fille assise, dans le cadre fleuri de l'une des croisées, devant son tambour de dentelière, et mêlant d'un doigt habile les fils de ses bobines et ses fuseaux.

Denise Hattier comptait vingt-six ans bien sonnés. Certes, elle avait été gaie aux jours fortunés de l'enfance. Dans ce moment même où nous la présentons à nos lecteurs, elle n'avait pas encore désappris à sourire, et son sourire était d'une douceur angélique. Mais je ne sais quoi, dans les lignes fières et charmantes de son visage, parlait de fatigue et de douleur. Il y avait un rêve sous ce front penché. La vierge avait perdu le repos des heures d'ignorance. Autour de ses grands yeux, des larmes avaient coulé,—de ces larmes amères et suaves qu'arrache la première angoisse d'amour...

Une auréole de bonheur paisible avait entouré la jeunesse de Denise. Son père et son frère l'adoraient. Elle était au milieu de cette petite famille comme une reine chérie, comme une idole vénérée.

La tendresse sans bornes du vieux garde l'avait mise sur un piédestal d'où elle dominait de trop haut ce qu'il lui eût été permis de choisir. Son cœur, qui cherchait où se prendre, n'avait découvert au-dessous de soi que des hommages timides et des respects embarrassés. Les galants de Vittel l'admiraient, en effet, d'en bas, et les trois gars du Coq-en-Pâte n'avaient point, à cette époque, arrêté sur elle une idée qui se tournât si vite en féroce convoitise...

Puis, avec la tourmente révolutionnaire, le jeune marquis Gaston était arrivé aux Armoises. Et nous avons raconté comment la fillette l'avait aimé,—aimé jusqu'à faillir,—aimé d'autant plus que c'était un amour coupable, désintéressé, sans espoir, et qu'elle avait essayé de résister plus énergiquement à ses atteintes...

Pauvre Denise! Elle avait bien pleuré depuis! Et, pour pleurer, elle avait dû cruellement souffrir; car son âme se dressait contre le malheur aussi vaillante que l'âme d'un homme...

Nous avons dit que la belle dentelière s'était installée auprès d'une fenêtre ouverte. Parmi les épingles et les échevaux épars sur un tabouret placé à ses côtés, il y avait deux lettres décachetées et froissées comme si on les avait lues et relues souvent. L'une, dont l'adresse accusait une écriture fine, menue, déliée, élégante, portait le timbre de Strasbourg; l'autre, à la suscription couverte de caractères lourds, épais, vacillants, mal formés, était timbrée de Valincourt, commune rurale des environs de Chaumont.

Le regard de Denise cherchait ces lettres à chaque instant; il allait alternativement de celle-ci à celle-là; et, chaque fois qu'il les interrogeait, inquiet, anxieux, désolé, vous auriez remarqué que la sœur de notre ami Philippe pâlissait davantage, malgré les rouges lueurs qui ruisselaient du couchant.