XII
AU PAVILLON DU GARDE
Une semaine s'était écoulée depuis les scènes de boucherie auxquelles les exigences de notre récit nous ont forcé de faire assister le lecteur.
Transportons-nous à ce qu'on appelait dans le pays: le Pavillon du Garde—du feu garde Marc-Michel Hattier en son vivant, surveillant des eaux, bois, chasses et pêches, dépendant du domaine seigneurial des Armoises.
Trois quarts de lieue—environ—séparaient ce domaine du village de Vittel. Le chemin—aujourd'hui vicinal—qui les reliait l'un à l'autre, passait devant le pavillon et côtoyait un vaste parc, auquel s'adossait celui-ci, et dont les opulents ombrages allaient rejoignant le château. Ce dernier confinait pareillement à un hameau d'une douzaine de feux, qui portait le même nom que lui.
Après la mort de l'ex-trompette de Chamboran, sa fille n'avait point cessé—nous vous dirons plus tard comment et pourquoi,—d'occuper le logis paternel, construction de briques, élevée d'un étage, d'un extérieur avenant et d'un aménagement confortable malgré son exiguïté. Au rez-de-chaussée, le poêle et la cuisine; au premier, la chambre du défunt, dont Denise avait fait la sienne, et le cabinet qui servait de «casernement» à Philippe avant son départ pour l'armée; sous les combles, une mansarde où couchait une servante.
Je crois avoir déjà indiqué qu'en Lorraine, dans les habitations bourgeoises et rustiques, le poêle s'entend de la pièce principale, salle à manger et salon à la fois,—voire dortoir ou atelier, dans les familles nombreuses ou dans les ménages d'ouvriers,—où l'on se tient de préférence où l'on prend ses repas et où l'on reçoit les visiteurs.
Il pouvait être sept heures du soir; le jour ne baissait pas encore, mais le soleil, voilé par les chaudes vapeurs du couchant, jetait obliquement ses rayons plus vermeils. Il y avait des rubis dans le ciel, et le large paysage qui s'étalait au-dessous des fenêtres du poêle se teignait de nuances pourprées.
D'un côté, la route s'appuyait à la muraille—brodée de mousse—qui décrivait les contours capricieux du parc. Par delà sa marge poudreuse, des champs de blé immenses, tondus par la moisson, des cultures, des carrés de prairie,—mouchetés de bouquets de peupliers,—se perdaient à l'horizon, sur la limite extrême duquel rougeoyaient comme des braises ardentes les vitres des maisonnettes basses du hameau. De l'autre,—en deçà du mur,—une véritable forêt groupait ses arbres touffus aux essences variées, avec un art qui eût fourni à l'abbé Delille l'occasion de cueillir à pleines corbeilles les alexandrins descriptifs.
Que si le vent d'hiver avait troué les mailles serrées de ce rideau de feuillage, vous auriez vu apparaître, à travers les branches dépouillées, un coin de la façade blanche du château des Armoises,—du château morne, muet, aveugle, dont les persiennes closes et les perrons déserts attestaient l'absence du maître et le mélancolique abandon.