Elle en avait balayé—d'un revers—les préoccupations poignantes...
Elle s'empressait auprès de ce frère bien-aimé: en le servant, en l'entourant de soins, de prévenances et de caresses, en l'instruisant de ce qu'il avait intérêt à apprendre, et, en se passionnant, plus tard, à ses récits, Denise avait fini par perdre le sentiment des alarmes particulières qui la mordaient au cœur. Le bruit de ses paroles et de celles de Philippe, le mouvement qu'elle était forcée de se donner, l'inattendu de la situation avaient endormi ses tourments,—et elle s'était abstraite des appréhensions dont elle entretenait la Benjamine deux ou trois heures auparavant.
Mais ces appréhensions étaient revenues avec le temps, comme un vol de corbeaux que l'on cherche en vain à chasser de l'endroit où gît leur proie. Elles avaient repris possession de sa pauvre tête endolorie. Georges? Gaston? où étaient-ils? Que faisaient-ils? Comment n'était-ce pas eux qui s'en revenaient frapper à la porte du logis où la mère, où l'amante se désespérait à les attendre?...
Ces points d'interrogation étincelaient dans la nuit des pensées de Denise, comme le Mane Thecel Pharès—menaçant et vengeur—sur la muraille du palais du satrape babylonien.
Pour se soustraire à cette vision mentale, la jeune fille avait fermé ses paupières, et, le coude sur la nappe, elle avait abaissé son front dans sa main. Son frère s'aperçut de cette réaction.
—Est-ce que tu souffres, mon enfant? demanda-t-il avec sollicitude.
—Je me sens accablée... La surprise... la joie... la fatigue...
—C'est vrai; je fais marcher mon moulin à paroles, sans seulement songer que le marchand de sable a l'habitude de passer à la campagne comme à la ville. Nous voici quasi à demain: il est temps d'aller se coucher. J'imagine que mon lit est toujours à sa place dans le cabinet où je campais quand j'étais mioche...
Denise fit un signe affirmatif.
—Alors, en avant du côté de la chapelle blanche. Par exemple, qu'on n'oublie pas de m'éveiller avant midi, si d'aventure je m'attardais à me dorloter entre les draps...