—Si vous étiez versé dans la toilette des dames, j'entends dans celle des pastourelles et bergerettes,—moi, je ne dédaigne pas de respirer les fleurs des champs,—vous sauriez qu'il faut deux épingles pour attacher une cornette sur un chignon, au-dessus de l'oreille: l'une à bâbord, l'autre à tribord.

Or, j'ai examiné soigneusement la coiffure de toutes les commères et fillettes qui se trouvaient là. Toutes avaient leurs deux épingles... Marianne Arnould, seule, n'en avait qu'une. J'ai frôlé—dans la foule—cette succulente gredine:

«—Citoyenne, pardon, vous perdez votre bonnet...»

Palsembluche! si ses yeux avaient été des pistolets, je crois que je serais à présent où est le malheureux Cabri... Elle a fourré le bonnet dans sa poche... Mais voici la seconde épingle... Comparez-la à l'autre, patron... Et dites-moi, en vérité, si les deux ne font pas la paire.

VI
DÉCADI FRUCTIDOR ET PASCAL GRISON

Fils d'un plumitif subalterne au greffe du Châtelet, Grison était né policier comme Brillat-Savarin affirme que l'on naît rôtisseur. Enrôlé, dès l'extrême jeunesse, parmi les mouches de M. Lenoir, il avait rapidement essoré dans la carrière, aidé non moins par ses instincts et par son savoir-faire que par sa jambe bien tournée, par sa langue bien pendue, par sa physionomie avenante et par un tact, une discrétion, des façons de bonne compagnie, qui ne pouvaient manquer de plaire aux gens de l'ancienne cour. On l'avait employé plus d'une fois à débrouiller certaines intrigues—de paravent, de cabinet ou de ruelle—ourdies dans les salons de Versailles ou sous les ombrages de Trianon. C'était lui qui avait découvert la fille Oliva,—cette aventurière, sosie de Marie-Antoinette, dont la comtesse de Lamothe se servait pour duper les yeux enamourés du cardinal-prince de Rohan. C'était sur ses rapports qu'avaient été arrêtés tous les acteurs de cet imbroglio, désormais historique, et que s'était instruite cette «fameuse Affaire du Collier» qu'il aimait à rappeler comme l'une de ses plus éclatantes prouesses. A cette occasion, le roi, la reine et ses supérieurs ne lui avaient marchandé ni les éloges, ni les gratifications, ni l'avancement.

La Révolution coupa court à sa fortune.

Lorsque, plus tard, le Directoire reconstitua la police, dont il confia le ministère à Fouché, celui-ci, qui avait entendu vanter les mérites et les services de l'ex-confident des lieutenants-généraux, ses prédécesseurs, entreprit de le rallier à la «nouvelle administration» et le chargea de l'organisation d'un petit groupe d'agents secrets correspondant à ce que nous avons baptisé depuis: la Brigade de Sûreté. Pascal Grison professait, à cet endroit, l'opinion qui guida Vidocq, par la suite, dans la formation de cette brigade:

Il estimait que les coquins amendés doivent constituer la fleur des détectives,—pour user d'un vocable que le roman anglais a introduit dans notre langue. Il recruta donc ses futurs auxiliaires un peu partout, dans les maisons d'arrêt et de détention, à la Conciergerie, à la Force, aux Madelonnettes, à Bicêtre. Le jour qu'il visita ce dernier établissement,—alors spécialement affecté aux conscrits et aux vétérans du crime,—les détenus, en vertu d'un jugement rendu par eux-mêmes, se préparaient à administrer la savate à un de leurs compagnons de geôle...

Un incorrigible chenapan, celui-là!...