Les jets d'eau avaient cessé d'envoyer aux voûtes de verdure leur aigrette de fumée irisée et transparente; les rivières artificielles de bondir sous l'arc des ponts rustiques ou chinois,—et les cascades taries, les ruisselets à sec, de danser et de bavarder sur le cailloutis blanc qui leur servait de lit.

Eh bien, par cette matinée de juillet où nous y introduisons le lecteur,—à la suite de Denise Hattier,—le parc des Armoises n'en était pas moins d'un aspect charmant et féerique. Le soleil dessinait des losanges de lumière sur l'émeraude de ses boulingrins; la rosée scintillait aux pointes de ses frondaisons comme des grelots d'argent aux cornes du bonnet d'un fou de cour; des flocons de brume bleuâtre s'accrochaient aux dents de ses buissons. L'air était plein d'effluves vivifiantes, de parfums caressants, de gazouillements d'oiseaux...

Hélas! toute cette joie de la nature faisait ressortir davantage l'abattement de la jeune fille, qui venait de s'asseoir sur un banc de gazon, non loin du pavillon du garde. Le visage de la sœur du lieutenant gardait la trace des émotions cruelles qui l'agitaient depuis cinq jours. Ses yeux avaient ce regard morne et fixe que laisse après soi la brûlante exaltation de la fièvre...

La fièvre, elle en avait souffert pendant toute une nuit sans sommeil, mêlée de rêves affreux et d'apparitions menaçantes où se confondaient dans un monde fantastique les événements et les figures qui faisaient de son existence un ricochet continuel de catastrophe en catastrophe...

Or, parmi ces figures et ces événements, deux surtout se détachaient dans l'esprit de la malheureuse avec une poignante intensité de terreur: le billet reçu à l'église, et la physionomie du fils d'Agnès Chassard...

Ce billet, froissé et souvent relu sans doute à la dérobée, depuis la veille, elle l'avait tiré de son sein pour parcourir à nouveau ces lignes brèves et énigmatiques, dont le sens plutôt deviné qu'approfondi enfonçait l'angoisse dans son âme comme la lame courte d'un stylet italien...

Un homme connaissait son secret! Et cet homme, c'était Joseph Arnould...

Mon Dieu, jusqu'à ce moment, la fille du garde-chasse s'était médiocrement occupée des aubergistes du Coq-en-Pâte. Jamais la Benjamine ne lui avait parlé de sa famille pour s'en louer ou pour s'en plaindre. Toutefois, ce silence même avait dû faire supposer à Denise que l'enfant n'était pas parfaitement heureuse dans ce milieu d'appétits vulgaires, d'instincts grossiers et de brutalité campagnarde...

Elle avait aussi bien entendu répéter que l'aîné des fils d'Agnès Chassard était encore plus âpre au gain que sa mère, plus violent que sa sœur Marianne, et plus dissolu, plus pervers, plus redoutable que ses deux frères,—sous ce rapport surtout, qu'il se montrait plus habile à recouvrir ses défauts ou ses vices d'une couche impénétrable de dissimulation et d'hypocrisie...

Mais que lui importaient ces cancans de village? Ayant toujours pratiqué le bien, elle se refusait à croire au mal. Les gens de l'hôtellerie, d'ailleurs, avaient rendu service aux hôtes du pavillon. Nous avons vu la jeune femme défendre Joseph Arnould et ses aboutissants contre les souvenirs de notre ami Philippe. Comment, du reste, aurait-elle pu penser que cet indifférent, sinon cet inconnu, interviendrait un jour d'une façon foudroyante dans son repos, dans la question de son honneur? Ce jour avait lui, cependant. Et voilà que de la vapeur de l'éloignement, du passé, de l'insignifiance, la figure du paysan se dégageait brusquement,—formidable,—avec son regard trouble, son front fuyant, sa parole mesurée, son sourire aigre-doux...