Annoncé par sa lettre ambiguë, ce personnage inspirait à Denise cette épouvante fascinatrice dont l'œil de certains reptiles éblouit et magnétise les oiseaux. Aussi, n'eut-elle pas un moment l'idée de manquer au rendez-vous qu'il lui avait assigné...
Philippe avait quitté les Armoises dès l'aube. Affaire de service, avait-il dit à la Gervaise en lui recommandant de ne pas réveiller sa sœur. Il ne reviendrait qu'assez avant dans la soirée. A peine debout, la fille du garde-chasse avait envoyé la petite servante à Vittel savoir des nouvelles de Florence. Ensuite, elle était descendue de sa chambrette dans le parc...
Elle était là,—sous un berceau,—sa tête pâlie dans sa main. Elle était là, depuis longtemps. Son intelligence flottait dans des espaces pleins de ténèbres: elle pensait comme on rêve...
Soudain, le feuillage s'écarta avec bruit, à quelque distance, et une lourde semelle fit crier le sable de l'allée. Denise leva les yeux et poussa un faible cri. Joseph Arnould était devant elle.
Au premier abord, l'aubergiste du Coq-en-Pâte n'offrait cependant rien qui fût trop redoutable. Sa face pleine et colorée, son nez court et charnu, ses grosses joues fraîches, sa bouche à pipe, tout cela aurait bien plutôt poussé au comique qu'au tragique, sans le regard de ses petits yeux, qui papillotaient de gauche à droite,—s'arrêtant rarement sur ce qu'ils voulaient voir, et s'éteignant ou se rallumant, selon les besoins de la cause, avec une inquiétante instantanéité.
Sans ses yeux, Joseph Arnould aurait été un paysan fort ordinaire, un peu avide, un peu madré, un peu chicanier, comme les autres, mais, en définitive, rempli d'un saint respect pour la propriété du voisin, du moment que celle-ci est ostensiblement gardée par la loi, la justice et la gendarmerie. Avec ses yeux, pour qui savait les étudier à l'occasion, ce pouvait être un charlatan déterminé, un maraud sans scrupules, un bandit cynique et cauteleux.
Notez que son costume, ses allures, ses façons étaient aussi loin que son masque débonnaire de prêter à l'épouvantail traditionnel dont l'imagination revêt si volontiers les brigands empoétisés par la hardiesse, l'originalité ou la férocité de leurs exploits.
Son habit de drap feutré à collet haut, à basques carrées, à larges boutons de cuivre, son ample gilet, sa culotte à pont tombant, ses bas de coton écru et ses demi-guêtres de toile ne ressemblaient guère en effet à cet uniforme de hussard—passementé sur toutes les coutures—sous lequel le fameux Schinderhannes venait de tenir en échec les forces de la République dans les départements, nouvellement annexés, de la Belgique et de l'Allemagne. Sa tournure pesante et bonasse ne rappelait qu'imparfaitement la désinvolture de gentilhomme de grand chemin, avec laquelle le non moins célèbre Morgan, habillé à la dernière mode du Bal des Victimes, avait fait récemment en Bourgogne et le long du Rhône, une guerre ouverte aux finances, aux fonctionnaires et à la police de l'Etat.
Et vous auriez vainement cherché autour de ses reins solides l'arsenal de pistolets et de poignards dont se hérissait la ceinture des Ecorcheurs du Rhin et des Compagnons de Jéhu.
Non, c'était un bourgeois de village à la mine placide, discrète et satisfaite, qui s'avançait d'un pas tranquille, les mains dans ses vastes goussets. Son sourire content avait une pointe d'ironie. La superbe Denise s'était humanisée. Elle était venue au rendez-vous. Elle acceptait le combat. Et notre paysan était si sûr de vaincre!