Par une lettre en date d'il y a environ quinze jours,—cette lettre que vous avez déchirée, la nuit de votre explication avec le citoyen Philippe, et dont vous avez essaimé les morceaux par la fenêtre,—on vous prévenait que l'enfant avait quitté la veille ses parents nourriciers, se dirigeant vers les Armoises, sous la conduite et sauvegarde d'un certain colporteur appelé Anthime Jovard...

Celui-ci s'en retournait chez lui,—en Franche-Comté... Par l'occasion, il vous ramènerait le petit Georges. Tous deux, en effet, étaient partis de Valincourt à l'époque indiquée...

Mais, voilà: ceux qui partent n'arrivent pas toujours. Vous attendez encore. Vous attendrez longtemps... A moins qu'un véritable ami—comme moi—ne vienne vous dire: «Denise Hattier, ne voulez-vous donc pas savoir ce qu'est devenu votre enfant?»

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La sœur du lieutenant avait d'abord écouté couler cette faconde alternativement doucereuse et brutale, debout, immobile, la main appuyée sur son cœur, dont elle s'efforçait de comprimer les battements impétueux. Mais, depuis qu'il était question de son enfant, cette armure d'impassibilité dont elle avait cuirassé sa douleur s'était brisée en tombant tout entière du même coup. La jeune femme, hautaine et forte, qui opposait aux assauts de la fatalité un front stoïque et un masque impénétrable, avait disparu pour faire place à la mère,—à la mère remuée jusque dans ses entrailles,—à la mère désolée, meurtrie, éperdue, pantelante, qui, lorsque l'aîné des Arnould s'arrêta, lui demanda, d'une voix dans laquelle frémissait une grande joie combattue par une grande crainte:

—Mon Georges!... Seigneur Dieu!... Vous savez ce qu'est devenu mon Georges?...

—Je le sais, répondit froidement l'aubergiste.

La prunelle de Denise éteignit ses éclairs dans les larmes. Sa taille se courba dans une attitude suppliante. La fille du garde-chasse ne luttait plus. Elle implorait:

—Oh! vous allez m'apprendre où il est, n'est-ce pas, citoyen? Au nom du ciel! Au nom de ceux que vous aimez! Il ne faut pas me tenir rancune de mon accueil de tout à l'heure. Je vous ai traité durement, je crois. J'étais folle, je me repens. Excusez-moi!... Vous n'êtes pas méchant. Votre père était un des amis du mien. Mon frère Philippe est votre camarade d'enfance, et votre sœur Florence a été comme ma fille... Vous me rendrez mon petit Georges...

La fille du garde-chasse fit deux pas vers Joseph, les mains jointes; lui se recula de deux pas, en grommelant de mauvaise humeur: