Restait Marianne, la grande fille. Celle-là ne soufflait pas une syllabe. Mais elle nourrissait son idée. Marianne avait, tous les matins, sans que personne s'en doutât, les conférences les plus intimes avec le séduisant domestique. On tuait le ver ensemble. L'androgyne ne boudait point sur le piqueton. En trinquant, on causait de toute espèce de choses—et de beaucoup d'autres encore.

Mon Dieu! nous ne pouvons mesurer ici qu'une très faible place aux amours de master Joë Blagg—factotum de mynheer Van Kraëck d'Amsterdam—et de cette belle aux cheveux rouges, digne fille de sa mère et digne sœur de ses frères; mais il ne nous est pas permis non plus de les négliger entièrement. Dans ces conférences quotidiennes, il était fort question de Paris,—de Paris, qui, comme chacun sait, est le vrai paradis des dames.

Marianne savait, par intuition, qu'il y avait quelque part sur la terre d'autres hommages à récolter que ceux des muscadins de son village et de la jeunesse des environs; d'autres équipages, pour voiturer une beauté à la mode, que la charrette rustique sur laquelle elle se rendait, les jours de foire ou de marché, à Epinal, à Mirecourt ou à Neufchâteau; d'autres étoffes, pour l'habiller, que la futaine, le rayage ou le droguet; d'autres bijoux pour la parer, qu'une simple croix à la Jeannette ou qu'une modeste chaine de jaseron; d'autres liqueurs, pour faire pétiller sa gaieté que le pichenet des vignes vosgiennes ou le brandevin de la cave maternelle parcimonieusement dispensé.

Ce qu'elle voulait surtout,—surtout,—c'était s'amuser librement en gagnant le plus d'argent possible. Or, ce gain fabuleux, ce luxe, ces plaisirs, cette liberté sans bornes, elle avait compris que c'était à Paris seul qu'elle pourrait les trouver.

Marianne Arnould avait une poigne et un jarret de fer, la volonté et la vigueur d'un homme. Elle arriverait...

Oui, mais il fallait, d'abord, parvenir à Paris. Paris, pour elle, c'était le monde: un monde inconnu, mais qui lui donnerait dans la réalité les mille ivresses de ses songes. Elle en avait soif et besoin.

Quant au sang qui souillait ses mains et sa conscience, c'était pour l'androgyne le dernier des soucis.

Elle comptait laisser son passé à Vittel avec ses jupes de camelot, ses chemises de grosse toile bise, ses cornettes et ses sabots.

D'ailleurs, il n'est taches—de boue ou de sang—qui ne disparaissent lorsqu'on les lave dans un bain d'or.

Pour premier élément de ce bain, comme aussi de sa richesse future, la grande fille avait dessein d'emporter le trésor de dépouilles opimes amassé par Agnès Chassard.