A l'issue de la bénédiction nuptiale, un plantureux déjeuner réunirait à la table du juge de paix les époux, leurs témoins, le frère aîné de la mariée, le citoyen Perrin, maire de Vittel, et le citoyen Pommier, directeur du jury d'accusation de Mirecourt.
Les parents, les amis et les voisins seraient traités au Coq-en-Pâte. Denise Hattier avait prétexté de sa santé chancelante pour se dispenser de prendre part à ces fêtes. Elle se contenterait d'assister à la signature du contrat et de venir prier à la messe. En quittant le logis de leur amphitryon, le lieutenant et sa femme seraient conduits par les jeunes filles du pays, chantant les kiriolés (cantiques en patois) d'usage, et par les jeunes gens, tirant les coups de feu traditionnels au hameau des Armoises, où ils passeraient la lune de miel au moulin, dans une chambre mise à leur disposition par le meunier Aubry. Joseph leur avait bien offert de les installer à l'auberge ou de leur ouvrir un des appartements du château; mais Florence avait vivement décliné la première proposition, et notre officier la seconde. Ce refus servant ses projets, le paysan n'avait point insisté.
Au pavillon du garde, alertes au travail, la Benjamine et la Gervaise ajustaient les derniers rubans à la robe de l'épousée, et Denise,—qui avait des doigts de fée,—façonnait la coiffure de sa petite amie. Fines dentelles et fleurs d'oranger. Un chef-d'œuvre!
Au Coq-en-Pâte, trois ou quatre filles de journée nettoyaient énergiquement la cuisine et la Salle. Les unes lavaient le carreau, les autres récuraient les tables qui allaient se couvrir—le lendemain—de tout un monde de victuailles.
Cette perspective de «voir manger son bien» par une meute d'appétits féroces rendait encore plus rechignée et plus glaciale la physionomie d'Agnès Chassard. La veuve allait et venait, jetant de longs regards éplorés sur les quartiers de viande, les volailles, le gibier préparés pour la rôtissoire ou la broche,—sur les andouilles, les jambons, les bandes de lard descendus de la cheminée,—sur les poissons qui attendaient, en frétillant dans des baquets, la poêle à frire ou la daubière,—et poussant des soupirs à décorner des bœufs à l'aspect des montagnes de pâte que Marianne, ses bras robustes nus jusqu'au coude, pétrissait dans la mè pour les tartes, les beignets, les galettes et les gâteaux.
L'aîné de la famille était parti, depuis le matin, pour Mirecourt, procéder à différentes emplettes. Les jumeaux pêchaient ou chassaient,—selon leur habitude,—à moins qu'au Grand-Vainqueur, chez l'honnête Mansuy, ils ne préludassent par quelques libations anticipées aux mémorables beuveries de la journée qui allait naître.
Joë Blagg,—l'aimable garçon,—donnait un coup de main à ses hôtes. Il fourbissait,—à tour de poignet—une des dinanderies destinées à l'élaboration des sauces. Tout en besognant, il disait:
—Paris est le séjour enchanté des jeux et des ris dispendieux,—tels que, pour les festins bachiques, le Cadran bleu, le Rocher de Cancale et les Trois frères provençaux; l'estaminet de l'Epi-Scié, pour le gloria et le billard; les Bosquets d'Amathonte, à la barrière de la Chopinette, pour la valse française, la Trénitz et la Monaco; et les Galeries de Bois, au Palais-Egalité,—ci-devant Royal,—pour tout ce qui peut enjoliver la soirée d'un quidam foncièrement calé. Il y a encore les spectacles en vogue chez les gens comme il faut: le Salon de Curtius, la parade de Bobêche, Franconi, le Jardin Turc, la Chèvre acrobate et le Théâtre de la République avec le citoyen Talma...
Marianne l'interrompit à voix basse:
—C'est pour demain...