—Le lien est brisé, citoyen. Ma sœur s'occupera de ma femme. Les assassins et les voleurs ne seront jamais de ma famille.

Et, s'adressant à Décadi Fructidor et à ses compagnons:

—Remettez vos prisonniers entre les mains de mes hommes. C'est à la gendarmerie qu'appartient la garde de ces misérables. J'avais juré de les conduire à l'échafaud: rien ne m'empêchera de tenir mon serment.

XX
ÉPILOGUE

Le lendemain de l'arrestation des propriétaires de l'Hôtellerie sanglante,—tel est le nom dont fut dès lors baptisé le Coq-en-Pâte,—des fouilles pratiquées dans le verger y attenant, sous la direction des citoyens Thouvenel et Pommier, amenèrent la découverte d'une quantité d'ossements suffisante pour reconstituer près de soixante cadavres. Songez que la famille Arnould avait exercé pendant plus de vingt ans son abominable industrie.

Ajoutons, avec les pièces du procès, que l'identité de la majeure partie de leurs victimes n'ayant pu être légalement établie, les aubergistes de Vittel eurent à répondre, devant la cour d'assises des Vosges, du fait d'assassinat «commis sur nombre de personnes demeurées inconnues malgré toutes les recherches opérées à cet égard

L'instruction de l'affaire se prolongea près d'un an. Elle fut confiée au citoyen Pommier, dont il existe encore, je crois, des descendants à Mirecourt, et de la juridiction duquel dépendait le canton, théâtre de ces atrocités. Les débats durèrent trois jours. La déclaration du jury fut affirmative, à l'unanimité des voix, sur toutes les questions posées. En conséquence, Agnès Chassard, veuve Arnould, ses fils Joseph, François et Sébastien, et sa fille Marianne furent condamnés à la peine de mort. En outre, la Cour, «voulant élever le spectacle de l'expiation à la hauteur des forfaits qui avaient motivé celle-ci,» décida que les condamnés seraient menés au supplice vêtus de longues robes rouges et que lecture de leur arrêt leur serait faite au pied de l'échafaud.

La quintuple exécution eut lieu à Epinal une année, presque, jour pour jour, après la découverte et l'arrestation des coupables.

Extraits à midi de la prison départementale, pendant que la cloche de l'église sonnait le glas des agonisants, les «gens de Vittel» furent conduits dans deux charrettes sur la petite place de Grève où la guillotine se dressait. Joseph, François et Sébastien avaient pris place dans la première; Marianne et la veuve dans l'autre. Les trois hommes «paraissaient plus morts que vifs»: les deux femmes, fermes et vaillantes, se disputaient à voix basse, malgré les exhortations de leurs confesseurs. Tous cinq, du reste, en dépit de l'évidence des preuves qui les accablaient et des témoignages écrasants recueillis au cours de l'instruction, n'avaient cessé de se renfermer dans un système de dénégation dont le moment suprême ne put les déterminer à se départir.

Le grand-père de celui qui écrit ces lignes faisait partie du peloton de cavalerie qui escortait les condamnés. Nous tenons de sa bouche les détails suivants: