Denise détacha son regard de son ouvrage et le leva curieusement sur Gaston. Son cœur battit bien fort sous la fine toile de sa guimpe; un rouge brûlant remplaça la pâleur de sa joue; par la fenêtre ouverte le ciel lui sembla plus clair, les arbres plus verts, la campagne plus riante.
Le gentilhomme retourna fréquemment à la maison du garde, d'où celui-ci,—toujours sur le qui-vive,—était absent le plus souvent.
Gaston avait vingt ans. A Versailles et à Paris,—où les dames se montraient aussi compatissantes que jolies,—on l'avait surnommé l'Insensible, à cause de son indifférence à l'endroit des œillades incendiaires des dames qui composaient l'escadron volant de la reine et en face des agaceries significatives des nymphes sans préjugés qui formaient le bataillon léger de l'Opéra. En vérité, je vous le dis, ce n'était pas plus un héros de Duclos ou de Louvet, courant de la brune à la blonde et moissonnant les bonnes fortunes, que Denise n'était une ingénue de M. Marmontel, raisonnant sur Dieu, la nature et le reste.
Ils s'aimèrent.
Madame des Armoises et Michel Hattier étaient occupés d'autre chose.
Les nouvelles de la capitale arrivaient, à chaque courrier, plus sombres et plus inquiétantes,—et les braconniers, les maraudeurs du pays commençaient à traiter les biens seigneuriaux en propriétés nationales.
Gaston et Denise se voyaient tous les jours. C'étaient des heures enchantées.
Puis, soudain, une lettre du vieux marquis tomba, comme un coup de foudre, au château. M. des Armoises s'était installé à Coblentz. Il mandait sa femme et son fils près de lui et leur indiquait les moyens de le rejoindre. Une lieutenance attendait Gaston dans le petit corps d'émigrés que M. de Condé venait de recruter. Il fallait partir sur-le-champ.
—Je reviendrai, promit dans les caresses et les sanglots de l'adieu le jeune gentilhomme à sa maîtresse éplorée,—je reviendrai, et notre enfant aura un père...
Denise secoua la tête en signe de doute. Et quand Gaston se fut arraché de ses bras, ses genoux fléchirent; elle s'affaissa sur elle-même en levant vers le ciel ses yeux noyés de larmes, et elle songea à mourir...