Mourir!...

Elle n'en avait pas le droit. N'allait-elle pas devenir mère?

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A l'armée royale, le lieutenant des Armoises s'était bravement battu, mais bien plutôt par devoir que par conviction. Esprit juste, clairvoyant, calme, mathématique, il ne se faisait aucun scrupule de reconnaître in petto que, dans le grand duel politique et social de la Monarchie et du Peuple, la Force, non plus que le Droit, ne se trouvait pas tout à fait du côté pour lequel il avait mis flamberge au vent. Obligé d'admettre pour légitimes, dans sa logique et sa bonne foi, une partie des revendications de la Révolution, il ne s'était pas fait un seul instant illusion sur le triomphe, au moins momentané, de celle-ci, et sur les changements importants que ce résultat entraînerait dans le fond et la forme de l'Etat. Résultats et changements, le jeune gentilhomme accepta tout sans révolte et sans rancune; car, dépourvu d'ambition, progressiste (s'il nous est permis d'antidater cette expression) et sincèrement patriote dans le sens élevé du mot, il était prêt à sacrifier à la pacification et au bonheur de son pays sa fortune, ses affections, voire même ses principes.

Il n'en fut pas ainsi du vieux marquis: la ruine de son parti et de ses espérances le tua. Il mourut à Londres, où il s'était réfugié devant les victoires des héroïques va-nu-pieds de la République. La marquise le suivit de près au cimetière. Leur fils leur ferma les yeux. Ce pieux office accompli, Gaston, orphelin, isolé, sans parents autres que des amis d'émigration dont il ne partageait ni les goûts ni les idées, Gaston fut pris du spleen, ce nuage noir formé des brumes de la Tamise et chargé des larmes d'Young et de ses lugubres imitateurs...

Il songea à revenir en France...

Une attraction invincible le rappelait, du reste, de l'autre côté du détroit. Le gentilhomme aimait toujours Denise. Et il se souvenait d'avoir fait une promesse...

Certes, du vivant de son père, notre émigré n'eût jamais osé concevoir la pensée de réparer une de ces fautes que les gens de sa caste considéraient comme la plus légère peccadille, du moment qu'elle avait «une vilaine» pour victime. Mais il restait seul sur la terre et maître absolu de ses actions. Puis, loyal avant tout, scrupuleux à l'excès, esclave de la foi jurée et doué de cette rare qualité de substituer dans la règle de sa conduite sa conscience à l'opinion, il s'était fermement décidé à vivre désormais aussi obscur qu'heureux, sur un coin du sol natal, entre sa femme et son enfant.

Cet enfant,—dont la naissance avait pu être dérobée à Michel Hattier,—devait toucher maintenant à sa dixième année...