—Là, là! Ne nous fâchons pas, patron. On n'a point l'intention de se perpétuer chez vous, malgré vous. Mais, voyons, aurez-vous le cœur de refuser un gîte et un morceau à un chrétien qui a doublé l'étape aujourd'hui, sur ses jambes, et à un malheureux enfant que j'ai promis de ramener à sa mère, et qui est susceptible de trépasser de peur, de froid et de fatigue, si vous nous obligez à continuer notre route par cette tempête...

Puis, interrompant sa supplique par un accès d'hilarité:

—Ah çà! mais suis-je bête? Peut-être vous imaginez-vous que je n'ai ni papiers, ni ressources. Dame! il y a,—à ce qu'on prétend,—tant de malfaiteurs et de vagabonds dans la contrée!...

Il ouvrit un étui de fer blanc, qu'il portait pendu à son cou,—étui semblable à celui dans lequel les soldats renferment leur congé:

—Primo, d'abord, voici mon passe-port, visé, timbré, légalisé pas plus tard que ce matin, par le citoyen administrateur du district de Neufchâteau,—d'où il ressort que le nommé Anthime Jovard, ici présent, marchand ambulant, né et domicilié à Morteau (Doubs), âgé de cinquante-trois ans et patenté dans sa commune, a le droit de circuler librement sur tous les points du territoire,—avec le signalement dudit, pour lui servir au vis-à-vis des autorités respectives...

Ensuite, déboutonnant sa houppelande et frappant sur une large ceinture de cuir qui lui serrait le ventre:

—On a beau voyager par la voiture de Saint-Crépin et ne pas être requinqué comme un propriétaire, on a de quoi payer le vivre et le logement.

Il déboucla sa ceinture et la jeta sur la table.

Cette façon de sacoche rendit, en heurtant le bois, une vibration métallique.

Anthime Jovard ajouta joyeusement: