— Je vous la confie!
Germaine se récriait, André eut un petit rire ; le train partait. Dehors, sur le trottoir, ils durent attendre un moment, près de l'automobile trépidant au milieu d'un cercle de gamins. Hélène s'informa de la santé de l'oncle Marcel.
— Papa va bien, dit Germaine.
— Yvonne?
— Bien aussi. Elle désole tante Portier. Tu connais ses grandes maximes?… Elle imita la voix nasillarde : — « Qui se lève matin conserve son teint! » Yvonne, depuis qu'elle est sortie du couvent, dort jusqu'à midi. Il est vrai qu'elle se couche à deux heures. Il y a toujours du monde à la maison, on chante, on danse. Les Bourrel sont à Changy. Nous avons le beau Dormoy, le cousin Simonin et le petit Schmet… Elle eut une pause, un sourire intentionnels : — Vernières est chez sa tante, à la Roche-Guyon… Ah! la voiture! — et elle agita son ombrelle.
Avec un sourire attendri, Hélène voyait s'avancer le landau de famille, au trot pacifique des deux carrossiers ; c'est vrai, Junon boitait. Le vieux Pierre, digne sous sa livrée noire, souriait respectueusement ; il souleva son chapeau. Déjà M. Dugast ouvrait la portière. Hélène aidait sa mère à descendre ; elles s'embrassèrent. M. Dugast attendait son tour. Puis, tenant Hélène aux épaules, il la regarda longuement :
— Nous sommes embellie, fit-il avec un bon rire. Monte vite, on prendra tes bagages. Et tante Édith?
Il la forçait à s'asseoir près de sa mère. Devant eux l'automobile se mettait en marche, avec un petit bruit saccadé, une désagréable odeur de machine. On vit peu à peu la voiture accélérer sa course, et, dans un geste ironique d'adieu, Germaine retournée sourire, sous son chapeau fleuri, tandis qu'immobile, dos raide, la raie correcte de ses cheveux blonds surmontée de la casquette du chauffeur, André maintenait la direction. Bientôt ils disparurent.
Le landau roulait, d'un trot égal. Sa marche lente, son aspect bourgeois, les épaules tassées de Pierre, les visages fatigués des vieux parents formaient un contraste si vif qu'Hélène en fut frappée. Elle se retrouvait en plein passé. M. Dugast, en face d'elle, souriait dans sa barbe blanche ; sa mère, calme comme à son ordinaire, avait un regard paisible. La sérénité de leurs traits disait clairement : rien n'a changé. Les plis du front, des joues, l'expression des yeux gardaient l'empreinte ineffaçable ; ils demeuraient ce que la vie les avaient faits, avec leurs manières d'être, leurs habitudes prises, leurs idées.
— Nous avons bien souffert de la chaleur, dit M. Dugast. Les fleurs sèchent dans le jardin. Mes beaux œillets dépérissent.