Hélène compatit. Une des petites manies de son père, la collection d'œillets!

— J'avais beau faire arroser devant les fenêtres, tenir tout fermé ; c'était affreux, ajouta Mme Dugast.

Ah! oui, la surveillance méticuleuse des volets!… Combien de fois Hélène avait entendu ces phrases, prononcées avec le même accent, soulignées de la même façon! Vibrante d'enthousiasme, elle s'étonna de cette immutabilité. Le passé, le passé… sensation d'un charme mélancolique. Ils échangèrent les propos coutumiers : était-elle satisfaite de son séjour? Que devenait sa grande amitié pour Minna? Tante Édith avait-elle déchiffré une nouvelle partition de Wagner? Et ses fameuses lectures philosophiques?

Elle perçut l'ironie, la rancune que sa mère gardait contre l'influence de sa sœur, ses idées libres, ce milieu différent d'où chaque fois sa fille revenait plus indépendante, plus raisonneuse. M. Dugast eut beau rendre justice à l'intelligence, à la grâce d'Édith, il y eut un silence. Hélène sentit cette gêne qui, souvent, lorsqu'on se retrouve après une longue séparation, paralyse l'élan, ralentit les paroles entre les personnes qui s'aiment le plus.

On avait dépassé le village d'Angy, on gravissait la côte de Sainte-Flaive. Sur le damier des champs, sur l'ondulation des coteaux, le soleil couchant suspendait une brume dorée, frappait de ses rayons obliques des toits bruns au loin. Au sommet de la côte, Hélène revit avec plaisir le paysage familier, la plaine vaste qui s'élargissait, demi-cercle de bois et de labours bordé de falaises crayeuses, au pied desquelles la Seine recourbait sa boucle luisante. Le landau suivait la berge. De l'autre côté de la rive, sur le ciel pourpre, les hautes cheminées, les hangars de la filature Dugast, les toits nets de Moranges se découpèrent. A la vue du petit village ouvrier où malgré le zèle, les secours de son oncle et d'André, de si cruelles misères se perpétuaient, le cœur d'Hélène se serra.

Dans son éclat suprême, le jour resplendissait. Sur l'eau glacée de rose et d'argent, le bac noir traversait lentement. Les premières maisons de la Neuville apparurent. On distingua les murs du jardin, les grands marronniers sombres du Vert-Logis ; et plus loin, derrière les toits de tuile de leur vieille maison, les tourelles d'ardoises neuves de la Chesnaye, le château de l'oncle.

Lorsqu'au bout de l'avenue de tilleuls, — comme leur odeur était douce! — ils descendirent devant les marches anciennes du perron, ils ne se parlaient plus, depuis un grand moment déjà.

III

Hélène s'éveilla tard. La soirée de la veille lui laissait une impression confuse ; à peine le temps d'aller embrasser à la Chesnaye l'oncle Marcel, Yvonne, tante Portier ; Germaine lui avait montré une robe nouvelle en crêpe de chine rose, dont elle paraissait ravie… Et le grand-père Pierron, la grand'mère Pierron, pas changés non plus! Elle, avec son long visage fermé de sourde, sous un tour de cheveux gris ; lui, sec et glacial, avec ses favoris d'ancien procureur général, ses quatre-vingt-cinq ans gourmés. Comme d'habitude chaque année, ils étaient venus passer deux mois chez leur fille.

Elle courut à la fenêtre. Éclatante de soleil, d'air vif, de parfums, la matinée entra. Sous un ciel bleu, au-dessus des bassins verdis, de la petite rivière à l'étroit méandre, un frémissement agitait les feuilles blanches des trembles ; de grands vernis du Japon dressaient leurs bouquets de rouille. En avant de la charmille, le faune de marbre découpait la grâce surannée de sa danse immobile ; et là-bas, entre les marronniers, la Seine paisible miroitait.