— Impossible d'obtenir cela des bonnes, soupira-t-elle, c'est déjà plein de mouches.
Les meubles, sous les suaires des housses, avaient dans cette obscurité une raideur mélancolique. Les deux femmes se contemplèrent en silence : Hélène vit aux yeux de sa mère la même impression de dépaysement et de peine. Mme Dugast avait pleuré, elle reprit :
— Je laisse ouvert au contraire le cabinet de travail. Il y a quelques traces d'humidité. Allons, je me sauve. J'ai de quoi m'occuper ce matin.
Hélène pénétrait seule dans la haute pièce du rez-de-chaussée où, malgré le jour et l'air rentrant à flot par les portes-fenêtres, planaient sur les bibliothèques à hauteur d'appui, sur le bureau Louis XV désormais vide et nu, la désolation et le froid de la mort. Elle revoyait son père à cette table même, son bon regard si tendre et si grave, entendait la voix affectueuse. Qu'il eût été là, qu'il eût parlé, souri, et que maintenant plus rien n'existât! L'absence, le néant!… Tout ce qu'il y avait en elle de force jeune et de tendresse se révolta plus amèrement que jamais contre cette affreuse loi, ce mystère insondable. Et de nouveau la sensation du temps écoulé, les résultats imprévus, les tournants du sort… C'est à cette place qu'il avait écouté avec indulgence sa première résolution de femme, admis l'acte qui pour elle était le signal d'une ère nouvelle, cet emploi de sa fortune jugé par tous imprudent et absurde ; à cette place qu'ils avaient causé de l'avenir figuré alors par la possibilité d'un mariage avec Vernières… Comme il aurait compris depuis, l'excellent ami, tout ce qu'elle avait souffert, son soulèvement de dégoût et de tristesse ; sans doute, il aurait été le premier à reconnaître combien elle avait raison de se méfier, à regretter la légèreté avec laquelle il avait accueilli sans contrôle suffisant les avances de Vernières. Comme son honnêteté se fût indignée! Comme il eût fait justice des insinuations perfides dont le malheureux essayait de la salir aujourd'hui, par rage d'avoir été découvert, chassé! Car ce drôle avait prudemment attendu le départ et l'éloignement d'André, avant de couvrir son échec de prétextes malveillants. Rien, à vrai dire, qui touchât l'honneur… « Il s'était seulement désintéressé de Mlle Dugast à cause de ses idées trop libres, de son éducation avancée. Il désirait avant tout une femme qui s'occupât de son foyer au lieu de courir de dangereuses chimères… » Hélène avait appris avec moins d'étonnement que de dédain que, parmi leurs relations, ces racontars avaient trouvé créance près d'un certain nombre de mères ayant filles à marier et de vieilles dames jalouses. Elles s'en souciait peu d'ailleurs ; c'était le train du monde.
Maintenant, elle achevait son tour de maison par une brève visite à la fidèle Anna, heureuse d'avoir retrouvé ses fourneaux ; si attachée qu'elle fût à ses maîtres, elle n'avait pas de préoccupations plus grandes que de fourbir et polir sa cuisine. Elle aussi vivait dans son cercle étroit. Hélène passait devant les communs où Pierre, — hier dans la voiture qui les ramenait de la gare de Mantes, elle l'avait trouvé vieilli encore, dos tassé, — faisait à coups lents d'étrille le pansage de Junon, campée, lasse, sur trois pattes…
Elle longeait la pelouse où s'espaçaient dans un éclat rose et blanc les corbeilles odorantes d'œillets, gagnait d'un pas machinal l'allée droite des fusains. Une ombre fantômale traversa sa mémoire : André sous le clair de lune blême… A petits pas, elle suivait ce chemin qu'elle avait parcouru dans un élan tragique. Elle arrivait à la porte de séparation des deux jardins, apercevait, par-dessus le mur, le toit du pavillon où cette nuit-là Germaine à son appel s'était penchée, éperdue, à la fenêtre, tandis que là-bas M. Dugast gisait inerte, frappé du coup terrible. La fenêtre était close ; le pavillon, volets fermés, semblait garder son secret. La vie marche! André maintenant consacrait, au fond de la Russie, toute son activité à la création de l'usine nouvelle. Germaine, comme si rien ne se fût passé, avait repris une vie de distractions et de plaisir. Du Marty, vite lassé, paraissait reculer devant le scandale et la durée d'un procès où lui-même avait tant d'ennuis en perspective. Les choses en étaient restées là, aucune assignation n'ayant été signifiée de part et d'autre. L'oncle Dugast, revenu à une politique plus sage, n'était pas éloigné de souhaiter à présent une solution conforme aux convenances. A quoi bon se séparer avec éclat quand on pouvait le faire sans bruit? Chacun de la sorte, reprenant sa liberté d'action, ne pouvait-il, sous l'égide du nom commun, conserver la dignité des apparences? Ils auraient ainsi l'avantage de demeurer aux yeux du monde M. et Mme Du Marty, sinon un ménage uni, du moins une fort honorable association d'intérêts, sauvegardant les principes et la morale. De toute sa force, l'austère M. Pierron poussait à cette solution, estimant dans son aveugle conviction de juriste octogénaire qu'un détestable mariage vaut mieux qu'un bon divorce.
Elle longea les espaliers, redescendit par la charmille. Le murmure des eaux tombantes, une fraîcheur annoncèrent le vivier. Un instant elle s'amusa, penchée sur le treillage, à regarder la bouche de rochers et de lierre, la cascade croulant dans un remous d'écume. Puis elle ouvrit la petite porte de la berge, retrouva devant la courbe étincelante du fleuve, sous l'azur intense, l'aveuglement de ses souvenirs. Une clarté vibrante dorait les falaises rousses. A l'endroit où sous un parasol blanc Dormoy peignait près du port aux bateaux, un petit garçon faisait des ricochets sur la nappe d'eau lisse. Le peintre avait disparu du paysage comme de sa mémoire. Elle sautait dans sa barque, gagnait le bord opposé à coups rythmés d'avirons qui secouèrent leur pluie de diamants au soleil.
La berge aride, et, sous les hangars, l'amoncellement toujours pareil des charbons que des péniches débarquaient. A Moranges, plus encore qu'à la Neuville, rien de changé. Autour des bâtiments massifs et des vastes toits de l'usine, sur la terre rase et sans un arbre, se groupaient les maisons basses du village ouvrier, lamentables et noires, parmi la zone d'herbe pelée. Hélène retrouva l'identique amas des sordides masures paysannes, des maisonnettes symétriques aux briques déjà noircies, aux jardinets chétifs. Comme naguère, elles semblaient vides. L'usine en travail absorbait, dans son bourdonnement d'énorme ruche, la vie entière du misérable hameau, du pays à la ronde. Çà et là, derrière une vitre, un visage de malade ou de vieille.
Hélène, sérieuse, reprit son éternelle tournée. En même temps que ses anciens pauvres, elle avait d'autres misères à soulager. Et, de nouveau, le sentiment de son impuissance l'envahit. Tandis que loin de ce morne entassement de souffrances elle avait vécu pour son compte, l'effrayant labeur avait continué, courbant hommes et femmes sous la meule d'acier. Des enfants étaient nés, des vieux étaient morts ; accidents et misères perpétuaient leur recommencement sans fin, et toujours, venues du fond de la Géorgie et de la Louisiane, les balles de coton s'engouffraient par milliers dans les batteurs, se démêlaient aux cardes, aux peigneuses, s'étiraient et se tordaient dans les bancs à broche et les métiers à filer. Mouvements agiles, regards tendus s'hypnotisaient aux bobines tournantes ; et de l'infatigable travail des machines, de l'épuisante activité humaine qui mettaient cependant un tel roulement d'or en branle, rien, presque rien ne demeurait aux mains déformées et durcies de ces ouvriers, de ces ouvrières, instruments vivants de la colossale fortune qui leur coulait entre les doigts.
Elle passa devant le logis vide de l'Abeille — la petite paralytique à Berck-sur-Mer, Lepillier devenu, depuis le divorce, un étranger. Hautneuil l'avait pris tout entier ; il y tenait une guinguette louche, dans une ruelle au bord du fleuve. Hélène entrait chez le père Lefèvre. Grâce au livret de caisse d'épargne, où sa fille puisait, de temps à autre, à des secours fréquents, le bouge était moins fétide. Les deux garnements à l'école, l'aveugle vivait seul en compagnie du petit, tandis que la mère trimait à l'usine. Le sol était balayé : un pot-au-feu ronronnait dans l'âtre.