Elle dut essuyer quand même les jérémiades de l'ancêtre, chaque jour plié davantage vers la terre, rapproché de la fosse. Encore un intérieur de misère, un autre. Elle n'éprouvait un peu de soulagement qu'en arrivant chez la grand'mère Flénu, où dans la cuisine humble, mais propre, son filleul, courts cheveux de soie frisant sous le bourrelet, gigotait heureux sur les genoux de la vieille. En quelques mots discrets, l'image évoquée de Marthe s'éleva du passé. Attendrie, Hélène se penchait sur le petit corps emmailloté, baisait les joues molles et fraîches. La mère Flénu demanda des nouvelles de son gas, contente de le savoir casé à Paris, peinée pourtant de ne jamais le voir. Elle raconta les histoires du pays, et dans sa voix caustique et résignée, toute la comédie, tout le drame quotidien, défilèrent. Une telle avait épousé son amoureux ; un beau mariage : la faim et la soif! La mère Quillebœuf, la barbière, était morte. Et puis ce verrat de Dulac avait encore fait des siennes. Les filles à Grellou avaient bien sujet de le réclamer comme père de leurs petits, deux messieurs nés à trois mois de distance. Ils pouvaient se vanter d'être signés, ceux-là! Ça n'empêchait pas le contre-maître de se défendre comme un beau diable : A d'autres!… Hélène revit le groin rougeaud, les yeux aigus. On ne le mettrait donc jamais à la porte, cet horrible Dulac?

— M. le Directeur, vot' oncle, l'a bien fait appeler dans son bureau. Mais bast! le gueux en est sorti plus fier qu'avant. Faut croire qu'il est utile. En attendant ses gosses peuvent claquer du bec. Ils seront pas les derniers. C'est comme ça chez nous…

Invinciblement, la pensée de Georges Leroy, avec sa ressemblance criante, l'étreignit. Celui-là au moins ne mourrait pas de faim. Un mois après leur visite impasse des Thermopyles, Minna, devant la détresse accrue des deux femmes, le père ne donnant toujours pas signe de vie, avait indiqué à Mme Sassy cette bonne œuvre à faire. Et depuis quelques semaines, le triste enfant, admis à Rosay avec sa mère, reprenait sous le ciel limpide de Touraine un peu de santé, à défaut de bonheur.

Elle gagnait au plus court pour rejoindre la berge. Comme elle approchait de l'usine, elle reconnut l'automobile de l'oncle, devant la grande porte. Et presque aussitôt, Marcel Dugast apparut sur le seuil, causant avec Pierre Arden. Ce dernier depuis cinq semaines vivait à la Chesnaye. Au commencement de l'été, l'oncle, que le projet de doter Moranges d'une eau potable préoccupait plus que jamais, — quelques cas de fièvre typhoïde venaient comme chaque année d'éclater encore, — avait résolu de mettre à exécution l'entreprise méditée de longue date. Le forage d'un puits artésien, dans une terre qu'il possédait à deux kilomètres de Moranges, permettrait de remédier au danger constant que présentaient l'impureté de la Seine et celle des puits riverains contaminés par l'infiltration. Sa philanthropie orgueilleuse trouvait d'ailleurs, dans la réalisation de cette œuvre, divers avantages pratiques dont profiterait, en même temps que l'usinier, le candidat aux élections du conseil général. L'engouement dont il s'était récemment pris pour Arden, — engouement justifié et au delà par la perfection des plans que l'ingénieur avait tracés pour l'établissement de la filature russe, — l'avait décidé à mettre les travaux en train, aussitôt les études préliminaires terminées.

— Tiens, s'écria l'oncle, voilà mademoiselle de la Bienfaisance! Je t'y prends, à venir encore prêcher l'anarchie chez moi…

Il était de bonne humeur, il se frotta les mains, la regarda de côté, de son air d'ironie bienveillante.

— Nous allons voir les travaux. Est-ce qu'on t'emmène?

Hélène sans façon acceptait.

— Monte-là, dit M. Dugast. Je me mettrai derrière.

Elle s'assit à côté d'Arden. Ils avaient échangé un « bonjour » cordial, lui tout à ses idées, sans la moindre nuance de galanterie, elle avec un franc plaisir, où elle oubliait d'être femme et coquette. Même, à la réflexion, elle trouva qu'il aurait bien pu l'honorer d'un regard, car elle se sentait jolie, aujourd'hui, avec son instinctive joie de vivre et le reflet lumineux de la belle matinée au visage. L'automobile se mettait en marche. Elle examinait l'ingénieur, dans son vêtement sobre, penché sur les appareils. D'une main nerveuse et brune, il assurait le levier, réglait de l'autre une manette. Il regardait devant lui, bien droit. Autour d'eux la plaine inondée de soleil étendait la terre sèche des chaumes ras et des prés ; un petit nuage blanc flottait très haut, dans l'azur. La grande route étala son ruban gris. Hélène sentait à son front, à ses joues, dans ses cheveux, le vent tiède de la course, un souffle sain et fort.