— Quel dommage! répétait Hélène, sincèrement peinée. Personne ne redira comme vous ces vérités-là. Vous les exprimiez avec un tel bon sens, une raison si patiente et si haute…
La nouvelle ne la surprenait qu'à demi. Elle savait bien qu'emportée par son caractère aventureux, son vaste amour de l'humanité, Minna ne pouvait consacrer toute son existence à labourer le même sillon. Elle jetait la bonne semence en passant, elle ne pouvait attendre de la voir lever. Mais Hélène, voyant combien le champ était vaste et la besogne ingrate, regrettait qu'elle ne pût continuer encore. Il fallait dans un pays aussi léger que le nôtre, toujours diverti par des préoccupations nouvelles, une propagande têtue, infatigable. Les courants d'opinion n'y avaient chance de durer que soutenus par un effort constant.
— Bah! reprit Minna, vous êtes un peuple généreux. Il suffisait de donner le branle… Partout le mouvement s'accentue ; on a beau être en retard en France, vous n'échapperez pas à la loi fatale du progrès.
Muette maintenant, la noble femme rêvait à ce développement universel des idées féministes, qui de l'Angleterre et de l'Amérique gagnaient la plupart des États d'Europe, partout où les conditions économiques ont renversé ou rétréci l'antique foyer, chassé la femme hors de la maison à la poursuite hasardeuse du pain. Elle avait foi malgré tout dans l'avenir, se réjouissait à la pensée du bien qu'ici et là il lui restait à faire. Hélène la questionna sur ses projets. Minna comptait à la fin de novembre aller donner une série de conférences en Australie ; comme d'ailleurs on la payait bien, ses pauvres n'y perdraient pas. Hélène une minute l'envia : cette courageuse indépendance, ce beau voyage… Puis elle lui fit promettre de venir passer avant son départ une bonne semaine à la Neuville. En attendant il fallait songer à caser Flénu. Elles se quittaient rue du Croissant.
Maintenant un bref bonjour à Louise Guilbert, rue de Lübeck, avant l'heure de la consultation. Hélène la trouvait déjà dans son cabinet de travail, une pièce claire dont quelques bibelots d'art égayaient la sévérité professionnelle. Louise aussitôt lui parlait en termes attristés de leur amie Gabrielle, à qui la campagne, après un mieux marqué, n'apportait aucun soulagement. La pauvre fille s'en allait doucement, ayant dépensé à la lutte passée tout ce qu'elle avait d'énergie. Et de sa voix nette, le joli médecin la disait condamnée, victime de la concurrence, du travail forcé. Elles écartaient d'un silence ce pénible sujet, sautaient à d'autres propos.
— Et Mlle Bleuet? s'écria Louise. Vous savez que Du Marty s'est rangé. On ne le voit plus chez la dame. Un gros monsieur, père de famille, lui a succédé! Et voilà les mœurs. Où en sont les affaires de votre cousine?
— Ne m'en parlez pas, dit Hélène. Mon grand-père fait tout pour qu'un pardon réciproque intervienne, — une belle réconciliation, apparente sinon réelle, qui couvre leur double faute aux yeux du monde. Toujours le mensonge! La maison est en ruines, on recrépit la façade. Il paraît que c'est plus moral!
Un rire ironique les mettait d'accord.
— Je me sauve. J'ai des tas de commissions, et puis, avant mon train, il faut que j'embrasse Denise…
Vers cinq heures, à l'administration centrale des Chemins de fer Réunis, elle pénétrait dans la loge fastueuse d'un concierge galonné.