— Mme Simonin?

Le gros homme consulta une pancarte, et avec importance :

— Au fond de la cour, escalier B, cinquième étage. Bureau des Comptes de route.

A l'endroit désigné, un garçon de bureau alla chercher Denise qui, à la vue d'Hélène, rougit et sourit. La jeune femme avait encore quelques minutes de service à faire. Arrivée à 10 heures, elle devait fournir sept heures de travail d'affilée. Elle déjeunait chez elle le matin, puis conduisait ses enfants à la pension, munis d'un humble panier à provisions. Elle-même emportait dans un petit sac de quoi goûter ; car il y avait loin de son premier repas au dîner. Elle avait préféré cet arrangement plutôt que de venir dès huit heures et demie, et de prélever, comme plusieurs de ses compagnes, deux heures pour le déjeuner. De la sorte, elle pouvait donner plus longtemps à son ménage. Simonin lui, mangeait à midi au restaurant. Aussi embarrassée de recevoir Hélène dans le couloir devant le garçon de bureau que de la faire entrer dans la salle où elle travaillait avec quinze employées, Denise se décidait pour ce dernier parti, montrait le chemin à son amie. Hélène lui trouva dans sa pauvre robe noire à col et poignets blancs un air de pensionnaire malheureuse, éternellement vouée à de durs pensums.

Elles entraient dans la grande pièce où régnait une odeur chaude. Des têtes curieuses se levèrent au-dessus des registres ; des regards suivirent jalousement Hélène jusqu'au bureau où Denise lui donna sa chaise, elle restant debout.

— Je ne t'empêche pas de travailler?

— Non, non, j'ai fini, répondit Denise à demi voix, en rangeant une liasse de papiers.

Elle expliqua sa besogne : une vérification d'additions perpétuelles, ou bien encore le pointage des feuilles d'expédition et d'arrivée, — occupation machinale qui, à la longue, l'accablait d'une stupeur. Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle allait encore emporter ce soir, chez elle, du travail supplémentaire pour ajouter par ce maigre gain, payé dix sous l'heure, quelque chose au dérisoire traitement qu'elle touchait : 3 francs par jour, à peine 72 francs par mois. Et elle n'avait pu entrer dans ce bagne que sur de puissantes recommandations! Les cadres regorgeaient. Des centaines et des centaines de demandes d'admission continuaient à s'empiler…

Hélène jetait un long regard sur ces femmes pour la plupart de condition médiocre, où la distinction de Denise tranchait : de grosses mères communes, quelques vieilles filles. Une figure fine et douloureuse attira son attention : c'était une jeune fille à diplômes, une de ces innombrables déclassées à qui leur enseignement supérieur n'assure même pas de quoi vivre. Une autre, blonde à l'air pimpant de grisette, était en train de se mettre de la poudre de riz devant une glace de poche. Leur journée à peu près finie, toutes rangeaient lentement leurs affaires, fermaient à clef leurs tiroirs, serraient, dans les cartons qui leur servaient d'armoires, l'une un reste de charcuterie, l'autre deux œufs destinés à son déjeuner du lendemain. On avait mis à la disposition de celles qui désiraient manger au bureau, expliqua Denise, un fourneau à gaz dans le passage des cabinets. Elles allaient à tour de rôle y faire cuire ou réchauffer leur maigre pitance. Denise prit dans un verre deux roses chétives qui y trempaient, don d'une camarade habitant la banlieue. Presque toutes avaient devant elles une fleur, un brin de feuillage qui leur rappelaient le chez soi, le grand air dont elles ne jouissaient que le dimanche. Cinq heures sonnèrent.

— Nous pouvons partir, dit Denise.