Elles se trouvaient dans l'escalier au milieu d'un flot d'employées dont le visage morne s'éclairait à mesure, semblait secouer la fatigue et le poids de la journée. Dans la rue, toutes respiraient joyeusement, redevenaient elles-mêmes. Denise accompagnait Hélène à la gare, dissimulant de son mieux combien cette vie nouvelle lui était dure. Ah! sans les petits… En la quittant, Hélène la sentit plus démontée que jamais, retenant courageusement ses larmes. Et dans le wagon, dans la voiture qui la ramenait de Mantes à la Neuville, elle pensait, le long de la route embaumée de la bonne odeur de la terre, à cette misère en habits décents, à ce servage de tant de femmes de la classe bourgeoise, aussi cruel relativement que le servage des prolétaires. Sur l'usine à paperasses comme sur la filature, la même rigueur administrative pesait, la même loi terrible du pain à gagner, l'écrasement de la tyrannie sociale. Denise, affinée, en souffrait plus qu'une autre ; et renversée contre le dossier du landau, Hélène trouva presque à charge sa vie confortable et facile ; une amertume lui gâta la beauté du soir, le rayonnement tiède de l'heure sur les champs dorés et sur le fleuve où coulaient d'éclatants reflets roses.

Le lendemain, en se mettant à table, Mme Dugast qui avait été passer la matinée à la Chesnaye et qui en était revenue avec un air mystérieux, offrait en silence les hors-d'œuvre à sa fille, avec des yeux si bavards, une telle envie aux lèvres de lâcher son secret, qu'Hélène intriguée demanda :

— Il y a donc du nouveau?

Mme Dugast hocha la tête.

— Devine!

Et ne pouvant contenir plus longtemps son émoi :

— Yvonne se marie.

— Et avec qui? s'écria Hélène à mille lieues de pressentir la vérité.

Mme Dugast, si persuadée qu'elle fût qu'un mariage était toujours un événement heureux, ne put s'empêcher de rougir un peu.

— Comment? tu ne devines pas… Mais le comte Soulier, naturellement.