Hélène eut un silence éloquent.
— Oui, je sais ce que tu vas me dire. La différence d'âge? Mais, ma bonne petite, qu'est-ce que cela, quand le cœur est jeune? Le comte est si bon, il aime tant Yvonne! Et puis un homme d'expérience est souvent un meilleur guide. Il est moins exposé lui-même aux tentations, il n'a plus besoin que du calme, du repos de la famille.
— Pourquoi pas un invalide, alors?
Mme Dugast se récria :
— Tu exagères toujours! Le comte est encore très bien. Je le regardais hier, je n'étais pas prévenue… Eh bien, il est étonnant, je te jure! Je le voyais de dos, il a l'air d'un jeune homme.
— Mais de face?
— Voyons, ma chère, tu le calomnies. Il paraît à peine quarante ans. Tante Portier m'a confié qu'il était question de l'affaire depuis un mois déjà. La seule chose qui retînt un peu le comte, c'étaient ces tristes histoires de Germaine et de Du Marty. Mais aujourd'hui où il faut espérer que tout se dénouera pacifiquement, il n'a pu modérer davantage sa passion. Yvonne, dès le premier jour, l'a considéré comme un excellent parti ; tout était déjà convenu entre eux. Il ne restait plus qu'à faire les premières ouvertures à l'oncle. Rien n'est encore décidé pour la date ; on s'est seulement mis d'accord en principe. Le comte Soulier est tellement riche, tellement généreux, qu'il me paraît impossible, tout à fait impossible, qu'Yvonne ne soit pas très heureuse. Intelligente comme elle est, elle fera de son mari ce qu'elle voudra.
— C'est bien ce qui m'inquiète, dit gravement Hélène, je n'ai pas les mêmes idées que toi sur le mariage, ni sur le caractère d'Yvonne.
Ces mots tombèrent d'un ton si net que l'enthousiasme de sa mère en fut refroidi. Mme Dugast prévit une discussion et préféra se taire, tandis qu'Hélène, une petite moue de dégoût au coin de la bouche, s'ingéniait elle-même à trouver d'autres sujets de conversation.
Trois jours après, les Pierron arrivaient. Mme Dugast seule avait été les chercher à la gare. Hélène, rentrant d'une visite projetée depuis quelque temps aux travaux du puits artésien, — les explications d'Arden l'intéressaient vivement, — survenait à point pour les voir descendre de voiture. Elle les trouva encore vieillis, lui plus desséché que jamais, elle appesantie, les paupières lourdes ; sa vue aussi baissait. La surdité complète de grand'mère Zoé, la rigidité glacée de M. Pierron, semblaient les séparer de plus en plus de la vie, couple momifié où ne subsistait que le mécanisme des habitudes, si étrangers à tout qu'ils ne jouissaient même pas de la campagne. Dès le lendemain, ils reprenaient leurs manies, tous deux confinés dans la maison, redoutant l'humidité des arbres et de l'eau. Les heures s'usaient pour l'une en interminables patiences, pour l'autre en l'annotation d'ouvrages spéciaux, toujours relatifs à l'éternel problème des lois. Cependant M. Pierron poursuivait son espoir, il allait chaque jour à la Chesnaye ; on le voyait en conciliabule avec l'oncle dont la déférence le flattait, en entretiens avec Germaine qu'il sermonnait. S'il n'eût dépendu que de lui, la réconciliation eût été faite demain ; mais il fallait achever d'y amener délicatement Du Marty. Le sportsman, fatigué de la prolongation des pourparlers, de l'insistance de ses conseils, avait fini par consentir à ce que le divorce fût prononcé contre lui. Que lui voulait-on encore? Le comte Soulier, stylé par M. Pierron et Marcel Dugast, stimulé surtout par son propre désir de voir aplanies toutes les difficultés de la famille où il allait entrer, s'était entremis de son mieux. Il s'efforçait de convaincre Du Marty que son intérêt le plus évident (pas de procès ennuyeux, pas de complication d'affaires!) était de reprendre officiellement la vie commune, chacun conservant sa liberté personnelle. Il agirait en galant homme, assurerait son repos, sa situation. Et lui, Soulier, lui demandait cela comme un service personnel ; sa reconnaissance serait toujours aux ordres de son beau-frère… Habilement, il flattait la marotte de Du Marty, parlait courses, laissait entrevoir la fondation d'une grande écurie. Et, de guerre lasse, le sportsman, sans avoir dit encore le oui formel, laissait espérer une solution favorable où les commodités de chacun trouveraient leur compte.