D'un regard circulaire elle embrassa le spectacle. Assise à l'un des bouts de la table, grand'mère Zoé cueillait d'un geste gourmand des cerises au sucre dans leur corolle de papier plissé. Elle les dégustait avec une volupté lente, comme si toutes les joies du monde eussent été concentrées là. Grand-père Pierron causait avec un président de tribunal. Il laissait tomber, sur le front chauve de son interlocuteur, ses paroles une à une, confit dans son sacerdoce de juriste qu'auréolaient encore le souvenir et l'autorité du grand Onésime Pierron.
Plus loin, le beau Dormoy, toujours aussi à l'aise, — il l'avait saluée avant l'église avec une assurance tranquille, une courtoisie dont elle avait cette fois perçu l'absolue indifférence, — faisait des grâces auprès de la richissime Rose Ythier, une cousine des Bourrel. A demi-bossue malgré l'adresse du couturier, la laide jeune personne avait beau sourire, elle ne parvenait pas à le regarder en même temps des deux yeux, étant bigle. Mais quel parti magnifique!
Des voix au-dessous d'elle lui firent tourner la tête. Les lieutenants Ythier-Bourrel et de Céry passaient sans la voir le long de la terrasse. Avec cet air goguenard des gens qui ne se croient pas observés, ils exerçaient, l'un sa rosserie désœuvrée, l'autre sa rancune amère de prétendant évincé!
— Oui, mon cher, disait de Céry. Ce matin, en arrivant, la vieille marquise de Traverset à qui on présentait le bel époux s'est écriée, trompée par l'âge, — tu sais si elle est distraite!… « Comme votre fils doit être heureux… Une si jolie femme! » Elle l'avait pris pour le beau-père.
Hélène blessée, moins encore du ton que de la justesse de la remarque, s'éloigna. Pas une figure qui ne lui fût antipathique. Elle cherchait en vain des yeux francs, un visage cordial, elle ne savait qui. Un groupe qu'elle croisa se tut maladroitement à son passage… Un écho sans doute des insinuations de Vernières?… Bah! elle ne s'en troublait guère… La maussaderie de Schmet, aperçu soudain contre un des grands vases de marbre, la divertit. Il tortillait d'un air détaché sa barbe frisottante, dardait à la dérobée sur Yvonne un regard rageur et sournois. L'expression de convoitise et de ruse en était telle qu'Hélène y lut clairement le vil espoir d'une revanche, l'attente de l'occasion propice. Et tel quel, avec son nez crochu, ses yeux de proie, il était vraiment bien laid à voir.
Son dégoût s'accentua ; elle contemplait Simonin, en tête-à-tête amical avec Du Marty. Un air d'admirable loyauté illuminait les traits animés du cousin. Sans doute il offrait au sportsman de s'entremettre pour un achat délicat, quelque pouliche à grandes espérances… car ses capacités, son savoir-faire touchaient à tout. Du Marty, séduit, l'écoutait avec un sourire. Mais l'oncle l'appelait d'un signe pour le présenter à un vieux sénateur congestionné… « Nous en recauserons, » sembla-t-il dire avec un geste bon enfant… S'il avait su! pensa Hélène. Mais au front imperturbable, aux courbettes empressées de Simonin, comment deviner que le même homme, quelques mois plus tôt, l'avait traîtreusement vendu pour un billet de banque?
Maintenant, abandonné à lui-même, l'aimable écumeur sifflait une coupe de champagne, et constatant une fois de plus que la marque était bonne, il s'en faisait reverser négligemment par un maître d'hôtel. Ne sachant jamais quel dîner il ferait le soir, il avait la sage habitude, chaque fois que la bonne aubaine d'un lunch semblable se présentait, d'y faire largement honneur. Et devant la façon recueillie dont il humait la mousse légère, Hélène invinciblement pensa à la maigre tartine de pain rassis que Denise avait emportée dans son sac. Elle la revit, à cette minute où Simonin paradait et se rassasiait, courbée sur les pages d'un registre, épluchant les colonnes noires de chiffres, s'usant à la peine, perdant chaque jour un peu plus de grâce et de fraîcheur, tout cela pour que son mari trouvât en rentrant la nappe claire et le couvert mis.
Alors, dans cette cohue où sous le masque des compliments et des fadaises se pressaient, se cachaient tant de passions en jeu, où elle ne distinguait que des visages tendus par la cupidité, l'ambition, l'envie, tout le bas élan de la nature humaine, Hélène étouffa. Elle respirait un air vicié ; elle ne put supporter davantage à ce moment cette atmosphère spéciale de fausseté, d'entente complice que développent invariablement le coudoiement et le choc des égoïsmes, lorsqu'ils sont aux prises dans la mêlée sociale.
A l'exception de sa mère, pas un de ces êtres sur qui elle eût pu se reposer ; pas un à qui confier ce qu'elle éprouvait. Le sentiment d'une solitude affreuse lui serra le cœur. Elle descendit dans les jardins, traversa le sous-bois de sapins et de chênes. Les volets clos du pavillon inhabité la frappèrent comme une ironie ; Germaine avait repris au château sa chambre de jeune fille, on avait aménagé pour Du Marty un des appartements d'amis. Sa détresse intime était si grande qu'elle avait une envie absurde de pleurer, une de ces envies irrésistibles que souvent rien de précis ne motive. La vue d'Arden au détour d'une allée lui fut un soulagement. Il lui sembla qu'elle retrouvait celui qu'elle avait en vain cherché parmi tant de visages hostiles ou indifférents. Elle eut plaisir à contempler ses yeux francs, son air cordial ; car depuis quelques jours la sauvagerie d'Arden s'apprivoisait. Près d'elle, il se laissait aller à présent à causer en camarade, très réservé d'ailleurs sur sa vie intime, mais plus expansif à mesure sur ses projets, ses goûts, ses ambitions. Sans doute il ressentait la même bonne surprise, il s'avança d'un air de confiance joyeuse.
— Où étiez-vous donc? demanda Hélène. On ne vous a pas vu depuis ce matin.