Elles causaient toutes trois sur la terrasse, essayant de se réchauffer au soleil, lorsqu'elles virent, accourant du côté de la berge, Pierre Arden se diriger vers elles.

— M. Dugast est-il là?

Il avait l'air joyeux d'un homme qui vient de remporter un succès. Non. M. Dugast était justement parti pour Paris à la première heure ; il ne rentrerait pas avant ce soir.

— Ah! fit l'ingénieur déçu.

— Vous aviez à lui parler? s'enquit Mme Portier avec une importance aimable.

— Oui, reprit Arden. Une bonne nouvelle. Le trou de sonde vient d'aboutir. Nous avons un débit magnifique. Il n'y a plus qu'à régler la hauteur de la colonne de tubes. Moranges sera dorénavant pourvu d'une eau excellente.

Mme Dugast et la tante manifestaient un intérêt poli. Au fond, elles ne se souciaient guère de cette entreprise dont l'exécution savante leur demeurait étrangère et dont le but ne les touchait pas directement. Mme Portier affirma que M. Dugast serait ravi d'apprendre cet heureux événement à son retour ; mais elle eut un haut-le-corps frileux. Si l'on rentrait au salon, où un bon feu flambait déjà? Mme Dugast emboîtait le pas après l'invite muette d'un clin d'œil vers Hélène. Elle n'aimait pas à laisser sa fille seule avec M. Arden ; car, chose curieuse, bien qu'elle n'eût rien à lui reprocher de précis, elle avait autant de répugnance à voir Hélène amicale avec lui, qu'elle avait eu d'empressement lorsqu'il s'agissait de Vernières ou de Dormoy. Peut-être une obscure jalousie que, n'osant s'avouer à elle-même, elle mettait sur le compte de la brusquerie et le manque d'attentions de l'ingénieur. Elle était extrêmement sensible aux petits égards, et comme beaucoup de mères, évaluait le mérite d'un gendre moins à l'impression qu'il pouvait produire sur sa fille que sur elle-même.

Hélène était toute au plaisir qu'éprouvait Arden, elle partageait l'orgueil de la réussite comme elle avait partagé l'émoi de la recherche. Ils marchaient de long en large sans voir le vaste découvert en pente des pelouses, où les corbeilles de chrysanthèmes plaquaient leurs taches d'orange, de neige et de mauve, la barre fauve des tilleuls au loin, surplombant la berge. Ils respiraient avec allégresse l'âpre pureté du jour.

Comment en vinrent-ils à parler de choses que rien ne motivait, à leur façon de comprendre certains actes de la vie et les devoirs qu'elle entraîne? Ni l'un ni l'autre, en y réfléchissant le lendemain, n'eût pu le dire. Ils obéissaient sans doute au lent et mystérieux travail qui depuis des mois, — leur première conversation à Brighton? — avait peu à peu transformé leurs âmes, et, de contact en contact, autant par l'attrait des contrastes que par la découverte des ressemblances, avait rapproché, harmonisé leurs caractères. Eux-mêmes, au fur et à mesure, s'étonnaient d'entendre à travers leurs paroles, un accent nouveau qui en élargissait la portée, leur donnait un sens immédiat plus intime et plus profond. Ils ne s'entretenaient pourtant pas d'eux-mêmes, évitaient jalousement tout ce qui eût pu avoir l'air d'une personnalité. Leur causerie se bornait à une discussion d'idées où tour à tour défilèrent les problèmes si simples, si compliqués qui agitent l'existence humaine.

Arden reconnaissait comme elle que la femme est, au même titre que l'homme, un être conscient et libre. Parallèlement à lui elle avait le droit et le devoir de se développer, d'affirmer chaque jour davantage ce qui était sa vertu propre : ses facultés spéciales de pensée et d'action. Ni inférieure, ni supérieure à son éternel compagnon, ni son image servile. Mais un organisme aussi complet, une âme égale, tous deux formant l'être par excellence. Il faisait la part du long asservissement auquel des créatures comme Yvonne et Germaine, par exemple, étaient redevables de leur coquetterie et de leur frivolité. Si trop souvent l'on jugeait encore avec raison la femme inapte à la mission dont cependant elle était digne, c'est que, par une contradiction et une injustice criantes, on lui reprochait des défauts nés de son esclavage même et soigneusement entretenus par ses maîtres depuis des siècles.