Ils arrivaient sans s'en être aperçus à la terrasse de la berge où des employés de Ruggieri dressaient les différentes pièces du feu d'artifice. Les squelettes géométriques découpaient leurs lignes hérissées de fusées, sur le ciel clair. Le dessin du bouquet figurait une locomotive à roues de soleils tournants, symbolisant sans doute le progrès ; de la cheminée devait jaillir une gerbe de flammes, où dans une apothéose de feux de bengale on lirait, en lettres éblouissantes : « Vive la mariée! »

De Moranges le peuple de l'usine prendrait ainsi sa part des réjouissances, s'émerveillerait à la féerie multicolore. Marcel Dugast avait d'ailleurs voulu que la fête fût partagée par une partie de son personnel. Un banquet de quatre-vingts couverts devait réunir à six heures dans la cour du château les contremaîtres et les plus vieux et les meilleurs parmi les ouvriers et les ouvrières. Des gratifications avaient été distribuées à tous les autres, et, de même que pour le mariage de Germaine, une forte somme versée à la caisse des secours. Il estimait que de pareils exemples étaient salutaires, servaient les intérêts de la Morale publique autant que les siens propres.

Comme Hélène et Arden allaient regagner les pelouses, ils virent entrer, par la grande grille dorée du bord de l'eau, le docteur Hulin. Il sautait de son cabriolet, jetait les guides au petit paysan qui lui servait de groom, et d'un pas leste il se hâtait vers le château, en homme pressé de rattraper le temps perdu.

— D'où venez-vous si tard, mon bon docteur? jeta Hélène, au moment où ils se rejoignaient.

Il expliqua qu'on était venu l'appeler avant la fin de la messe, deux ivrognes d'Hautneuil s'étant grièvement blessés à coups de bouteille. Il avait dû panser à l'un une balafre horrible du front, à l'autre une coupure béante au poignet. Il mourait de faim… « Quels sauvages!… » Chemin faisant, il raconta aux jeunes gens que la noce ne se limitait pas à la Neuville, vidait Moranges au profit d'Hautneuil. Tous les cabarets étaient pleins, les rues bondées de filles et de pochards, on eût dit la fête du pays… Il s'excusait, pressait le pas vers le lunch.

Hélène seule, — Arden retrouvant un ami venait de la quitter, — songeait à cet envers sinistre de la comédie qui depuis le matin se jouait sous ses yeux, au noir, au lamentable drame de toutes ces misères ruées au vice… Les charités officielles auraient beau faire ; ni les banquets, ni les dons d'argent, célébrés ensuite à grand orchestre par les journaux, n'allégeraient en rien les incurables souffrances de tant d'êtres voués à l'asservissement et à la déchéance. Dans l'alcool, dans les pires dégradations continuaient à se corrompre tant de forces qui auraient pu, qui auraient dû être mieux employées. Part faite des tares héréditaires, restaient-ils entièrement coupables, ces malheureux harcelés par leur vie si bornée et si dure, leur âpre soif d'oubli? Est-ce qu'une telle question resterait toujours insoluble?

Le départ du nouveau ménage pour l'Italie, — Florence, Rome, Naples, — celui de Du Marty pour Spa, — ils avaient jugé de bon goût ce petit déplacement, — n'étaient pas faits pour y remédier sensiblement.

IV

Mrs Edith Hopkins, White-House,
Kirby, Devonshire.

Samedi, 29 octobre.

« Chère tante,

« Votre lettre reçue ce matin m'a fait du bien. J'étais triste, ayant appris hier, par un mot de Louise Guilbert, la mort de la pauvre Gabrielle Duval en même temps que son enterrement. Le faire-part a couru après moi. Vous vous rappelez comme elle toussait le jour où nous avons été chez Denise avec Willy. Elle ne s'était jamais bien rétablie. Une phtisie galopante vient de l'emporter. Elle vous avait plu, n'est-ce pas? Je suis sûre que sa perte ne vous laissera pas indifférente. Elle était si modeste et si simple qu'il fallait la connaître pour l'apprécier. Et courageuse avec cela, ne se plaignant jamais de rien!… Oui, c'est une belle et bonne petite âme qui s'en va. Aussi vos excellentes nouvelles, le plaisir de vous savoir tous heureux, bien portants, m'ont rendu un peu de joie. Comme White-House doit être paisible avec ses grandes prairies vaporeuses, sous les hêtres pourpres. Ici, c'est toujours la même tiédeur depuis lundi, ces journées qui sont éclatantes et rousses comme de beaux fruits près de leur chute. Le dernier rayonnement de l'automne… J'en suis comme étourdie, un peu lasse.

« La Neuville est au calme plat, ce calme qui suit les grandes agitations. Tout le monde est encore fatigué de la fête, la Chesnaye est devenue presque aussi silencieuse que le Vert-Logis. L'oncle à l'usine, notre ami Arden à ses travaux, le château paraît vide. On a de courtes lettres d'Italie, les tourtereaux ont en huit jours visité Gênes, Lucques, Pise, Sienne et Florence ; ils partaient pour Rome. De ce train, ils seront vite de retour. Faire un pareil voyage à la vapeur, c'est bien d'Yvonne! Autant lire un Bædeker au coin du feu. De Spa, toujours rien. Je pense que c'est le cas d'appliquer le proverbe : les gens heureux n'ont pas d'histoire. Que dites-vous d'un attelage qui s'impose le même joug pour tirer ensuite chacun de son côté? Moi, ça me passe. Vous le voyez, rien de saillant. Les heures se suivent et se ressemblent!

« Nous vivons beaucoup au jardin. Maman, depuis trois jours, surveille la cueillette de ses raisins. Nous avons vendangé le petit clos que mon père aimait tant, au-dessus de la route. Vous savez quelle jolie vue on a de cet endroit, la plaine basse jusqu'à Bonnières, la boucle du fleuve… Tout le monde fait sa récolte, il y aura beaucoup de vin aigrelet. Comme nous rentrions, nous avons vu passer Flénu, l'air content sous sa casquette neuve. Vous ai-je dit que j'avais réussi à le faire nommer garde-champêtre? L'oncle, satisfait de paraître protéger encore un de ses anciens ouvriers, m'a aidée gentiment… Le brave homme avait tout à fait bonne mine, je vous jure, malgré sa manche repliée sur la poitrine. Ça lui donne, avec sa plaque, un air militaire qui convient à ses fonctions. Nous avons fait quelques pas ensemble, il ne trouvait pas de mots pour me remercier ; sa mère et monsieur mon filleul habitent à présent la Neuville avec lui ; une petite maison proprette… Voilà leur vie arrangée, maintenant que Marthe n'est plus là pour en jouir.

« De temps à autre, je vais aussi visiter les travaux du puits. Je suis devenue d'une force étonnante sur la nature et la perméabilité des terrains : silex, gault et sables verts! La nappe aquifère, le niveau hydrostatique n'ont plus de secrets pour moi. Sérieusement, les conversations d'Arden m'intéressent. Voilà un homme qui ne craint pas le ridicule, bien parisien, de se passionner pour son métier. Il aime vraiment la science, mais sans sécheresse et sans morgue. C'est un esprit sérieux et simple, avec lequel on a toujours à apprendre. Je sais d'ailleurs sur lui un détail qui l'honore. Comment se fait-il que vous ne m'en ayez jamais rien dit? C'est Minna qui m'a raconté la chose, et par ce temps de veulerie générale et de Struggle for life, je la trouve belle. Il paraît que pendant de longues années il a consacré tous ses gains à la liquidation d'une ancienne faillite qui avait atteint un frère de sa mère. Rien ne l'y forçait en somme, qu'une haute idée de l'honneur de famille. C'est aussi par Minna que j'ai su son âge, 35 ans. On ne les lui donnerait jamais.

« Quoi d'autre. Rien, si ce n'est avant-hier, une visite inattendue… J'étais en train de donner à manger à mes poules de Houdan, — me voilà une vraie fermière depuis mon séjour à Rosay, où entre parenthèses les vendanges sont déplorables, — lorsque le jardinier accourt effaré… Deux dames me demandaient… Il m'annonce cela d'un drôle d'air, que je me suis expliqué en apercevant Mme Morchesne et miss Pelboom, attendant près de leurs bicyclettes. Elles étaient à peindre. Miss Pelboom blanche de poussière, sèche comme un petit coq plumé ; la Présidente rouge et suante, éclatant dans son boléro court et sa culotte de zouave, avec des mollets de lutteur et des bottines jaunes. Un quart d'heure après est arrivé M. Morchesne, complètement fourbu. Nous les avons gardés à dîner ; je vous jure que j'ai trouvé le temps long. Les gens, à la campagne, se montrent souvent tout autres qu'on ne les voit à travers les brèves apparitions de Paris. Miss Pelboom, elle, n'a qu'une corde. Mais Mme Morchesne, en qui on salue d'habitude la féministe d'avant-garde, s'est tout bonnement révélée comme une grosse bourgeoise, entêtée dans ses habitudes de confort, de tyrannie et d'égoïsme. Il n'y a pas de pire conservatrice. N'a-t-elle pas passé deux heures à geindre et à maudire, à propos de ses malheureuses bonnes dont elle change tous les huit jours… « La race des vrais domestiques se perd!… » Elle ne leur demande pas autre chose que de se lever à cinq heures, de se coucher à onze, laver, repasser, cuisiner, nettoyer, frotter, coudre — le tout pour vingt-cinq francs par mois!… « Et la poussière, Madame, je suis forcée chaque jour, de me mettre à quatre pattes pour regarder sous les lits… » Voyez un peu cette amie des femmes! Et à part moi, je pensais au nombre de ses pareilles, aux exigences féroces qui pèsent sur l'incroyable quantité de ces pauvres filles, réduites au plus astreignant des servages, à une sujétion de toutes les minutes. Personne hélas ne songe aux isolées, à toutes celles qui peinent quinze et seize heures par jour, domestiques, filles de magasin, ouvrières en atelier, à la foule des labeurs individuels et des souffrances anonymes.

« Enfin ils sont partis, malgré notre offre d'hospitalité que M. Morchesne, je crois, eût été bien aise d'accepter, car il dormait debout. Mais sa terrible moitié avait des rendez-vous le lendemain matin. Il a fallu se mettre en route dans la nuit. Nous avons été forcées de leur donner des lanternes vénitiennes, retrouvées au grenier, et c'était comique comme tout, le départ dansant de ces trois petites lueurs.

« Voilà, chère tante, nos grands et petits événements. Maman envoie à ses neveux et à miss Bertha son plus tendre souvenir. Vous savez avec quelle ferveur j'unis Georges et vous dans la même pensée d'affection. Écrivez vite.

« Votre Hélène. »

Ce matin là, un des premiers jours de novembre, — il avait gelé blanc, et le ciel d'une pureté froide annonçait une de ces belles journées illuminées, où l'hiver déjà frissonne dans le tournoiement des dernières feuilles et la pâleur de l'air, — Hélène et Mme Dugast prenaient l'allée des fusains, gagnaient la Chesnaye ; tante Portier devait avoir reçu des nouvelles des voyageurs. Un matin pareil à tant d'autres, avec sa brume légère sur le fleuve, ses feuillages de rouille et d'or tremblant au bout des branchettes noires. Hélène pourtant devait s'en souvenir toute sa vie.