Ils se taisaient maintenant, regardaient, comme s'ils les voyaient pour la première fois, le ciel radieux et froid, le découvert en pente des pelouses, les chrysanthèmes d'automne, la barre rousse des tilleuls. Leur silence prolongeait leurs paroles, chacun d'eux sentant que ce langage informulé, où souvent les âmes s'entendent mieux, donnait au fond de leurs cœurs un sens personnel à la valeur générale des mots. Ils le constataient avec un étonnement très pur, mais où tous deux trouvaient une étrange douceur : ce qu'ils avaient dit répondait à leurs aspirations réciproques. Ils n'avaient pas cru parler d'eux, et, par une force invisible, ils n'avaient pas cessé d'en parler. De s'en apercevoir, voilà qu'ils éprouvaient maintenant une gêne à côté l'un de l'autre, presque une pudeur.
La voix de Mme Dugast appelant sèchement : « Hélène! » la tira de son rêve. Et, tout d'un coup, elle rougit. Sa mère s'avançait vers eux, suivie de Mme Portier. Alors ils ressentirent comme un soulagement qui, chez l'un et chez l'autre, se nuança d'un regret. Arden prenait congé.
— J'ai cru que tu ne finirais jamais, dit Mme Dugast avec un reproche. Tu ne m'as pas aperçue, chaque fois que je te faisais signe par la fenêtre?
Tante Portier souriait avec une malice bienveillante :
— Vous disiez donc des choses bien intéressantes?
Mme Dugast reprit :
— Je suis sûre que ta grand'mère, qui est si exacte, doit s'impatienter à nous attendre. Nous serons à peine rentrées pour le déjeuner.
Elles se hâtèrent. Mme Dugast, obscurément jalouse, gardait un mutisme mécontent, qu'Hélène rêveuse ne songeait pas à rompre.
V
On avait atteint le milieu de novembre. Après les premiers froids, les journées plus molles se succédaient qui semblaient éterniser l'été, dans le reversement des saisons. Les Pierron en profitaient pour prolonger leur séjour, non qu'ils fussent devenus sensibles aux beautés particulières de la campagne, mais les rhumatismes croissants de tante Zoé la clouaient à son fauteuil. Entre Mme Dugast et sa fille, subsistait encore le léger malentendu de l'autre jour. L'excellente vieille femme, voyant Hélène parfois préoccupée et devinant la cause, ne pouvait s'empêcher d'en souffrir ; une explication franche eût tout évité, tandis que la maladresse de ses allusions constantes allait à l'inverse de ses désirs. Plus d'une fois, elle avait ainsi poussé aux rêveries de sa fille.