Mais, depuis la veille, l'arrivée de Minna, qui tenait sa promesse de venir passer huit jours au Vert-Logis avant son grand départ, changeait la face des choses. Mme Dugast, devant la séparation prochaine, oubliait de voir en elle l'amie subversive, la complice des idées néfastes de tante Édith. Et en bonne maîtresse de maison, elle s'efforçait de rendre le séjour agréable à cette miss Herkaërt, dont la notoriété indéniable rachetait à ses yeux la trop grande originalité. De telles vies étaient pour elles un mystère. En femme qui avait été heureuse toute sa vie et dont l'altruisme ne dépassait pas le cercle étroit des siens, elle ne comprenait pas qu'on pût se dévouer de la sorte à des idées qu'elle jugeait sinon dangereuses, du moins chimériques. Inconsciemment, et bien qu'elle ait eu aussi ses pauvres, mais des pauvres triés sur le volet, soigneusement choisis par monsieur le Curé, elle eût volontiers appliqué à la foule anonyme des crève-la-faim cet éternel mot des puissants et des riches : « Que ne mangent-ils de la brioche? »

Dans le vieux jardin, parmi le tapis bruissant des feuilles sèches, Hélène et Minna, avant le déjeuner, se promenaient à petits pas sous la charmille. Elles échangeaient leurs nouvelles, l'arriéré de cette quinzaine. André avait écrit la semaine dernière ; dans trois mois, la filature serait achevée ; il paraissait ravi. La conception hardie des plans, cette structure toute moderne de fer et de verre se réalisait à merveille.

— Nous ne lui manquons guère, dit Hélène en riant.

Et dans cette constatation tenait pourtant le regret d'une affection qui n'eût demandé qu'à prendre racine, et que la sécheresse de son frère, sa dure ligne de conduite à travers la vie, avaient coupée. Mme Dugast, au contraire, ne se consolait pas de son absence, créait des fantômes, une maladie, des dangers… Elle était toujours dans l'attente des lettres, supputait la date d'un voyage : André avait promis de revenir pour l'Exposition.

Pour l'Exposition! Hélène songeait à un détail touchant que lui avait raconté Louise Guilbert. Durant les deux mois que la pauvre Gabrielle Duval avait passés à Sens, avant de mourir, elle disait toujours, avec ce besoin d'organiser l'avenir, ces illusions qu'ont les malades : « L'année de l'Exposition, je ferai telle chose, j'irai m'installer à Passy, je recevrai ma mère, je… »

Justement Minna avait rencontré Louise Guilbert récemment. Ses affaires marchaient. Elle se faisait une clientèle sûre.

— J'ai aussi rencontré votre cousine Denise, rue de Penthièvre. Elle ne m'a pas vue ; elle marchait vite sur l'autre trottoir, l'air bien triste et fatigué.

— Ça ne m'étonne pas, dit Hélène.

Elle apprit à Minna que la courageuse petite femme était venue, sur ses instances, déjeuner l'autre dimanche au Vert-Logis avec ses enfants ; Simonin était en villégiature à Fontainebleau, chez un riche marchand d'antiquités ; il s'occupait à présent de placer des objets d'art.

— Vous ne vous douteriez jamais de la canaillerie de cet homme. Vous connaissez la patience et le dévouement de sa femme, se privant de tout, usant ses robes jusqu'à la corde? Sept heures par jour, elle vit pliée sur une besogne abêtissante, pour gagner quoi? Soixante-douze francs!… Eh! bien, la première fois qu'elle est rentrée à la maison, toute fière avec l'argent de son mois en poche, Simonin, comme par hasard, a eu un besoin subit, absolu, de cette misérable somme. Oui, une dette d'honneur! Denise était sa providence, ces quelques louis tombaient du ciel… Elle s'est résignée, heureuse presque. Mais, le mois dernier, même comédie. Cette fois, elle a essayé de tenir bon. Peine perdue… Et ces maigres gains — tant de labeur, de vaillance! s'en sont allés rejoindre les autres… Et cette exploitation-là va continuer! Car, n'est-ce pas, le mari est le maître. Sept heures par jour, elle achèvera de s'user pour lui gagner son argent de poche.