Hélène ne savait de lui que ses succès mondains et l'estime en laquelle le tenait l'oncle. Le peintre ne lui déplaisait pas. Il était si cordial, si galant! Un peu fat, mais avec tant de bonne grâce! Comment deviner, à certaine sécheresse du regard, du sourire, à l'imperceptible patte d'oie, que Dormoy, pétri de vanité, rongé d'envie, faisait parade d'une fausse jeunesse, d'une fausse bonhomie, d'un faux talent?
Elle avait sauté dans une norwégienne, disposait les rames.
— Vous n'avez pas besoin d'un batelier? fit-il avec son assurance habituelle.
— Merci, je traverse seulement.
Et tandis que, debout près de son chevalet, il l'enveloppait d'un regard charmé, elle s'éloigna, ramant à longues brassées, dans une inclinaison souple, un harmonieux cambrement du buste, ses cheveux blonds en nimbe d'or sous le canotier blanc. Sa barque rangée auprès de bachots plats, dont la lourdeur contrastait avec un joli canot d'acajou, — tiens! l'oncle devait être là, — elle suivit une piste sur la berge aride.
De grands amas de charbon sous des hangars, et que des péniches débarquaient à même, s'étendaient, sans cesse éventrés, renouvelés. Sur la terre rase, sans un arbre, auprès des bâtiments massifs et des vastes toits de l'usine dressant comme deux phares ses hautes cheminées, se groupaient les maisons basses du village ouvrier, tristes et noires, au milieu d'une zone d'herbe pelée. Les plus vieilles, vestiges de l'ancien hameau paysan, avec leurs murs en pisé, leurs toits de chaume, montraient des intérieurs obscurs et sordides. Alignées au cordeau, des maisonnettes en briques, édifiées par les soins de Marcel Dugast, ouvraient sur des jardinets chétifs leurs façades symétriques, où deux fenêtres à volets peints distribuaient le jour à la misère organisée. De loin en loin, au pauvre luxe d'un pot de géranium, d'une boule de verre étamé, on distinguait l'habitation d'un contre-maître. Les rues étaient vides ; les maisons semblaient l'être. Un silence de solitude pesait. Toute vie était concentrée dans l'énorme ruche. Parmi le grondement des machines, l'atmosphère étouffante, cinq cents femmes et trois cents hommes y travaillaient, de l'aube au soir.
Au coin d'une petite place, une enfant, courbée sur un puits, hissait péniblement une corde au bout de laquelle apparut un énorme seau ruisselant, plus gros qu'elle. Hélène l'aida à le décrocher. Des gouttes fraîches lui couvrirent les doigts. Quel dommage que cette eau si claire fût malsaine, empoisonnée dans tous les puits par les infiltrations de la Seine! Les déversoirs d'Achères, drainant la bourbe des égouts de Paris, ne suffisaient pas à purifier le fleuve. Et chaque année, la fièvre typhoïde sévissait à Moranges, tandis que la Neuville restait indemne, grâce aux sources vives issues des falaises. L'oncle parlait toujours de la possibilité d'un puits artésien, mais reculait devant la dépense, persuadé aussi que la Seine se nettoierait peu à peu. Hélène perçut, derrière des vitres, des regards hostiles qui l'épiaient. Elle pressa le pas. Ses pauvres devaient l'attendre.
Ses pauvres! Le triste mot. Pourquoi y avait-il des pauvres, tant de pauvres que ni ses charités modestes, ni aucune charité, si libérale fût-elle, ni la sollicitude de l'oncle Marcel, ni la prévoyance de mille industriels comme lui ne pouvaient rassasier leurs bouches inassouvies, habiller leurs détresses en loques, soulager, même dans une mesure infime, le morne végétement de leurs vies! Et cette usine était une filature modèle! Ateliers spacieux, outillage perfectionné, propreté méticuleuse, du carrelage sans cesse balayé, arrosé d'antiseptiques, au parquet luisant de la chambre des machines. Des caisses de retraites, de secours, des assurances ; tout ce qui protège et remédie. Et pourtant, de ce vaste organisme en mouvement, où chaque jour des milliers de balles de coton, venues du fond de la Géorgie et de la Louisiane, s'engouffraient dans les batteurs, se démêlaient aux cardes, aux peigneuses, s'étiraient et se tordaient dans les bancs-à-broches et les métiers à filer, où des centaines de mains agiles, de regards tendus surveillaient les bobines tournantes, de cet infatigable travail d'acier et de cette harassante activité humaine, et, par-dessus tout, de ce formidable roulement d'argent, dont le produit s'empilait dans le coffre-fort de l'oncle, à peine s'il restait aux malheureux de quoi les empêcher de mourir de faim!
Et les femmes, qu'elles étaient à plaindre! Labeur égal, salaire moindre. Seules, comment vivre? Mariées, c'était le foyer à l'abandon, la terreur de l'enfant qui naît… Problème terrible, sans solution. Quel moyen d'empêcher l'inique accroissement du capital, en face de la misère croissante? Oui, comment empêcher les uns de gagner trop, permettre aux autres de gagner plus?
Au seuil d'un des pavillons, une très vieille femme épluchait des pommes de terre. Elle se leva avec effort.