— Je sais, dit Hélène, une fierté dans ses yeux purs. Je ne demande pas l'impossible. Une jeune fille a cependant le droit de vouloir estimer, avant d'aimer. En France, avant ses fiançailles, on ne peut parler librement à un homme, le rencontrer, sortir seule avec lui, sans qu'aussitôt on ne soit compromise, perdue. C'est absurde! En Angleterre, en Allemagne, en Amérique, la jeune fille est autrement libre. Son honneur s'en trouve-t-il plus mal? Nous sommes à la merci de conventions barbares. Voyons, père, vous qui êtes si juste, toi, maman, ça ne te révolte pas? Moi, une telle inégalité m'indigne. Rien ne me paraît plus beau que le mariage, l'union de deux êtres pour la richesse et la pauvreté, la maladie et la santé, la vie et la mort. Encore faut-il un partage identique, une confiance réciproque, absolue. La femme a, comme l'homme, des droits sacrés à l'amour.
M. Dugast hochait la tête :
— Tout cela est bel et bien, ma chérie, mais sois prudente. On est si vite mal jugé! Il y a, tu le reconnaîtras, dans tes paroles, de quoi inquiéter tes vieux parents. J'aurais bien à dire, nous recauserons de tout cela.
— Ah! Brighton! Brighton! soupira Mme Dugast, Édith est bien coupable!
M. Dugast s'était levé :
— Embrasse-nous, mademoiselle, il faut te faire belle, puisque nous dînons à la Chesnaye.
« Ouf! pensait Hélène en s'habillant. Ça s'est bien passé! » Et devant sa glace, elle prit plaisir à se piquer une rose dans les cheveux, à nouer à son cou qui émergeait, souple et blanc, du corsage de tulle, un rang de perles fermé d'une turquoise. Une dentelle, ses gants, son mouchoir, et, poussant jusqu'à la cuisine, elle recommanda en passant à la vieille Anna, extasiée à sa vue, de faire porter de suite aux Flénu, à Moranges, du bouillon, du bordeaux. Qu'on prît des nouvelles…
On l'attendait sur le perron, et, longeant l'allée des fusains, tous trois gagnèrent la petite porte par où les deux jardins communiquaient. André était parti en avant avec M. Pierron. Les pelouses de la Chesnaye, semées de corbeilles savantes, les allées au gravier net, aux bordures neuves, les grands massifs exotiques contrastaient par leur opulence, leur entretien méticuleux, avec le vieux jardin du Vert-Logis, plus ombragé, plus intime. On arrivait au petit pavillon où les Du Marty passaient l'été, moins assujettis, prétendaient-ils, qu'au château, — loin des communs, il est vrai. Mme Dugast s'en étonnait toujours, elle ne pourrait rester là sans domestiques. Mais avec l'électricité, disait Germaine, c'était si vite fait : « Crac, un bouton!… » Les fenêtres étaient noires. Plus personne. Un sous-bois de sapins et de chênes, et l'on apercevait dans le crépuscule la masse carrée du château, avec ses ailes de pierre et de briques, ses haut toits d'ardoises. Une lumière blanche tombait en nappe des portes-fenêtres du salon, ouvertes sur la terrasse descendant à la pelouse par un degré.
Dans un coin de la vaste pièce, autour d'une table à jeu, où Germaine et Yvonne, décolletées bas, caquetaient bruyamment, le vicomte de Vernières, André, le beau Dormoy, le petit Schmet, groupaient leurs plastrons blancs, leurs habits noirs. Debout devant la cheminée, M. Pierron semblait rendre un arrêt, qu'écoutait avec recueillement la tante Portier, enfoncée dans une bergère. Sous une dentelle noire, sa grosse tête ronde exprimait une niaiserie béate. L'oncle Dugast, chambré dans une embrasure par Simonin, écoutait d'un air à demi convaincu ses affirmations pressantes. L'homme à tête de brochet y mettait toute son ardeur de Parisien retors, d'aventurier aux abois. « Diable! le cousin, pensa Hélène, manigance quelque emprunt! » De quel métier vivait-il à présent? Il les avait fait tous ; agent d'assurances, journaliste, coulissier… Comment ce chenapan, spirituel d'ailleurs, était-il adoré d'une gentille petite femme, si bonne, si tendre? Pauvre Denise!