— Mais il faudrait être une canaille fieffée! Il n'a donc rien à se reprocher, lui? Soyez tranquille, jamais il n'osera. J'ameuterai plutôt la presse.
A peine Mme Hopkins, heureuse de se réchauffer à la sympathie virile de Minna, avait-elle le temps de dire en quelques phrases fortes l'amer chagrin, les soucis que lui apportaient depuis un an ses voyages en France, — Ah! la calme maison blanche du Devonshire, les grands prés où les bœufs ruminaient par bandes, le frais brouillard de la rivière, sous les peupliers! — la porte s'ouvrait en coup de vent. Mme Morchesne fit irruption. Un corsage sang de bœuf et des gants trop clairs soulignaient sa redoutable laideur. Un plat canotier d'homme élargissait sa figure rougeaude et rapetissait sa personne trapue. De sa voix caverneuse, la présidente de la Ligue pour l'émancipation des femmes décerna quelques louanges enthousiastes à Minna à propos de son dernier article : « Éducation de la jeune fille. » Hélène et Mme Hopkins eurent leur part de compliments. On était entre défenseurs d'une même cause. « Sus au tyran! »
— M. Morchesne va bien? s'enquit Hélène malicieusement.
— Merci, gronda l'organe ronflant. Il doit revenir me reprendre. Je l'ai envoyé après déjeuner à Passy, s'entendre avec le directeur de la salle Desbordes-Valmore pour ma conférence. Une bonne heure pour aller, autant pour revenir, à pied bien entendu. C'est excellent pour ses rhumatismes. Je suis étonnée de ne pas le trouver ici.
Mme Hopkins s'informa de la date. L'émancipatrice tira de son calepin des cartes d'invitation où se lisait en grosses lettres : « Mme MORCHESNE. Droits politiques des femmes » et les distribua avec profusion. Puis, tournée vers Minna :
— Mais, chère grande amie, dit-elle en faisant vibrer les rr, ne nous ferez-vous pas l'honneur de venir dire aussi quelques mots. Olympie Farnel doit prononcer une petite allocution. Si vous consentiez à donner à votre tour? Rien que quelques mots! vous développeriez par exemple votre admirable article…
Minna haïssait la fougue maladroite et le zèle intolérant de Mme Morchesne ; elle s'excusa sur sa santé. La grosse femme, qui ne tenait pas au fond à une concurrence redoutable, n'eut garde d'insister. Elle se répandit en un dithyrambe nouveau. Une seule chose l'avait taquinée parmi toutes les belles idées de Minna : pourquoi confier à l'homme, du mari à la femme, du père à la fille, le soin d'améliorer, de transformer peu à peu l'éducation des jeunes filles futures? Aux femmes de se libérer seules. Pas de composition avec l'ennemi!
En quelques phrases incisives, dédaigneuses presque, Minna répondait : « Cette lente modification, la femme seule n'en viendrait pas facilement à bout. Avec l'âme que des siècles de soumission, la longue habitude d'être protégée lui ont faite, comment s'affranchir du jour au lendemain? Cette idée que pour un meilleur avenir des enfants, de la race, la femme doit s'élever à être vraiment l'égale de l'homme dans la responsabilité et l'effort communs, il faut petit à petit que les hommes s'en pénètrent d'abord : qu'ils nous aident, dans leur propre intérêt, à développer en nous, leurs filles, leurs femmes, ce sentiment de notre conscience et de notre mission. Ce qui manque à tant de femmes, — aussi bien à celles, moins nombreuses chaque jour, qui trouvent dans le mariage un abri, qu'à la foule toujours croissante de celles qui doivent faire leur vie elles-mêmes, — ce qui nous manque, à presque toutes, c'est une âme pondérée, volontaire. On ne l'acquiert pas en un jour. Il nous faut compter sur l'évolution de l'opinion, des mœurs. Commençons par vivifier l'éducation étroite et bornée de nos couvents, de la plupart des écoles. Du soleil, de l'air, ouvrons les fenêtres sur la vie! Que la jeune fille cesse d'être jetée, pleine d'illusions, dans une société qu'elle ignore. Leçons de choses, écoles professionnelles ; qu'élevée davantage en compagnie de l'homme, elle devienne moins romanesque, moins accessible à la séduction de l'inconnu. Qu'elle prenne conscience de ses droits, de ses devoirs. Qu'elle soit capable de gagner son pain. » Et concluant, Minna jetait avec une conviction chaleureuse :
— Je sais bien, moi, que loin de perdre à ce changement, comme les hommes le proclament d'avance, nous ne pouvons qu'y trouver avantage. On ne nous en aimera pas moins ; on nous respectera plus. Si nous savons nous développer avec calme, avec sagesse, jamais nous n'abdiquerons, — vous êtes là pour le prouver, ma petite Hélène, — ce qui fait notre charme propre, la grâce et la pudeur natives.
Mme Morchesne, intraitable, allait se remettre à tonner contre l'oppresseur héréditaire ; mais on frappait à la porte, Miss Pelboom entra, plus sèche et plus anguleuse que jamais. C'était bien, dans son veston et sa culotte de cycliste, le plus maigre petit garçon que l'on pût voir, torse plat et hanches droites. Cette jeune personne, mise au fait, regretta seulement que l'éminente directrice eût, à son avis, fait une part insuffisante, dans l'éducation de la jeune fille, aux sports athlétiques, à ces exercices violents et libres qui affranchissent l'esprit, fortifient la volonté, en durcissant les muscles.