Mme Sassy, qui était pleine de délicatesse, respectait ce silence. Sous sa capeline noire, ses cheveux gris en broussaille découvraient un haut front rêveur ; seule la courbe prononcée du nez, du menton, décelait la volonté forte. Nature disparate, où de vastes conceptions théoriques neutralisaient souvent les énergies de l'application, Mme Sassy, depuis la mort de son mari, neveu du célèbre philanthrope et lui-même agronome distingué, avait assumé la tâche de diriger seule les établissements de Rosay. Toujours la première debout, la dernière couchée, promenant partout ses robes courtes et sa fameuse capeline noire, de l'étable au rucher, de la laiterie aux champs, elle dépensait en mille détails de surveillance son infatigable activité, sa pitié bourrue. L'asile aujourd'hui n'employait plus que cent cinquante pensionnaires. Ces femmes, de misères identiques et de provenances diverses, pour un bon nombre sortant de maisons de correction, ou bien filles repenties, filles-mères abandonnées, n'apportaient à Rosay que des corps las, des cœurs malades, toute une variété de déchéances physiques et de plaies morales. Personnel ombrageux, difficile à manier, qui, dans la fatigue salutaire du travail, gardait une redoutable vivacité d'instincts, exigeait de la part des sous-maîtresses autant d'activité que de tact. Entreprise onéreuse, où les admirables qualités de Mme Sassy ne parvenaient pas à contrebalancer ses défauts, tendance à voir trop grand, engouement de méthodes nouvelles de culture, achats sans compter d'outils perfectionnés. Les sommes affectées à la fondation par le baron Sassy étaient, comme sa propre fortune et les deux cent soixante-cinq mille francs d'Hélène, aventurés dans cette exploitation trop lourde pour les bras qui la mettaient en œuvre. De mauvaises récoltes depuis deux ans, l'hostilité du pays entier, des petits propriétaires atteints dans leur commerce par la concurrence à meilleur marché, un incendie qui avait détruit les hangars de réserve reconstruits depuis à grands frais, tout avait ajouté au médiocre état des affaires.

Hélène s'était arrêtée, le long du chemin, devant une pièce de terre où une dizaine de femmes étaient en train de repiquer un immense carré de choux. L'air de santé d'un gamin aux joues rouges, aux yeux vifs, qui poussait une brouette chargée de plants, lui fit penser à la maigre figure souffreteuse du petit Georges. Elle eut un tressaillement de colère méprisante : Georges Leroy? non, Georges Vernières! Ah! combien il serait mieux ici, le petit malheureux, à l'air libre, au soleil, que dans la corruption du ruisseau de Paris!

Mme Sassy, qui la voyait souffrir, et qui, depuis son arrivée, s'efforçait de la distraire sans l'interroger, lui proposa d'abréger la promenade. Elles rentreraient par un sous-bois, dont elle désigna un peu plus loin la verdure jeune, taillis de chênes bas tout frémissants d'un feuillage nouveau, tachés de place en place par des arbustes roux gardant encore leur dépouille d'automne.


Peu à peu, l'existence rustique menée par Hélène la détendait, la pacifiait. Toute la semaine, elle avait accompagné Mme Sassy dans ses tournées quotidiennes. Elle avait toujours aimé, mais n'avait jamais à ce point reconnu le bienfait d'une vie mêlée à la grande vie de la terre, des animaux et des choses. C'était moins le plaisir d'en goûter la beauté sereine, le spectacle magnifique et simple, que de participer à l'immense effort invisible, à la lente et féconde transformation.

D'humbles détails, nouveaux pour elle, l'intéressaient. Mises en relief par le recul de Paris et l'oubli de son agitation stérile, leur raison d'être, leur utilité lui apparaissaient pour la première fois dans leur modeste grandeur. Elle sut qu'avec Mai se modèrent, puis cessent les irrigations des prairies, se terminent les dernières semailles, colza de printemps, chanvre et maïs ; elle s'étonna de rester toute une matinée au grand air, dans les prés où, d'un geste large, des faucheuses récoltaient le trèfle incarnat, en chargeaient à la fourche de lourds chariots. Avec joie, elle respirait l'odeur fraîche et sucrée de l'herbe fleurie ; et cette expression de force saine, presque allègre, elle la surprenait aussi sur le visage bruni et dans les mouvements rythmés de ces femmes, à qui leur labeur était en train de refaire une âme. Elle se passionna pour la lutte intelligente, chaque jour, dans les vignes, contre le ravage obscur du mildiou ; elle vit, dans le soufrage soigneux des ceps, le patient emblème de toutes les guérisons.

Mme Sassy ne lui faisait grâce de rien : explications et projets. Elles visitèrent longuement la basse-cour, le rucher, les étables. On commençait à mettre les animaux au régime du vert. Plus loin, quelques femmes, trop délicates pour les travaux des champs, jetaient de leurs tabliers gonflés les grains à poignées au milieu des cercles de dindons et de poules, renouvelaient constamment la boisson des poussins. Hélène s'amusait aussi à voir placer, pour faciliter l'essaimage, des ruches en paille en vue du rucher ; c'était l'époque de la grande miellée. Le soir, elle se couchait rompue, mais l'âme tranquille ; elle retrouvait des sommeils d'enfant.

Plus encore peut-être que l'œuvre apaisante de la nature, elle admirait les soins constants de Mme Sassy, la cure journalière poursuivie par elle sur ces déshéritées. Don merveilleux de convaincre, d'émouvoir, puissance irrésistible de la charité! Ah! si chacun, dans la mesure de ses forces et la limite de son intelligence, se consacrait à cet apostolat, au moins la misère humaine serait soulagée, puisqu'il est impossible de la supprimer vraiment. Mais l'on pensait à soi d'abord! Combien l'exemple d'abnégation que Mme Sassy donnait depuis vingt ans tranchait avec l'égoïsme d'André, dont l'ambition se limitait à des jouissances de fortune et d'orgueil, avec la bassesse et la cruauté d'un Du Marty, d'un de Vernières… Vernières? Elle y pensait maintenant presque avec indifférence. Le mépris avait tué la douleur. Et cependant de tels hommes représentaient une part de l'élite de la classe dirigeante ; ils n'en étaient que plus coupables.

Oui, cette œuvre était réellement belle. A côté du labeur physique, des cours élémentaires achevaient par les longs soirs d'hiver le relèvement progressif. Jamais d'insoumises ; de se sentir libres, elles travaillaient mieux ; les portes ouvertes par charité ne retenaient personne de force. Depuis la fondation, plus de huit cents jeunes filles ou femmes à qui leur séjour à la colonie avait permis de se constituer un petit trousseau, une réserve d'économies, s'étaient mariées honorablement, avaient pu se refaire une humble mais durable position. Les gages de chaque employée étaient versés tous les mois à leur nom dans une caisse qu'alimentaient encore certains dons. Ainsi elles retrouvaient à leur sortie le fruit de leur travail, sous une forme tangible. La plupart demeuraient reconnaissantes, écrivaient à Mme Sassy, revenaient la voir. Elle citait trois de ses anciennes pensionnaires devenues sous-maîtresses à force de travail et d'honnêteté. Elle recevait de la société des épaves, elle lui rendait des êtres conscients, capables d'une vie nouvelle.

Un matin, ces deux lettres pour Hélène :