White-House, 17 mai.
« Darling,
« Moi qui t'avais promis de t'écrire longuement aussitôt débarquée! Mais impossible de trouver une minute. A peine ai-je le temps de t'embrasser aujourd'hui. A bientôt une vraie lettre. Te savoir à Rosay me rassure un peu. Je te vois allant, venant, avec la bonne Mme Sassy ; j'ai foi en cet air si doux, si pur de la Touraine, consolant comme une caresse. Pour moi, avec quel soulagement j'ai retrouvé ma vieille maison, mes prés, le brouillard matinal sur la rivière. Tu te doutes si on était heureux de me revoir! Georges, je ne t'en parle même pas, tu connais sa chère affection ; mais les petits, Fred et Bertha! Rien d'amusant comme de voir master Willy faire le Parisien, leur débiter mille contes… Ce mot seulement, chère Hélène, pour te dire que je t'aime et que je pense à toi.
« Édith. »
Hélène décachetait la seconde lettre où elle avait reconnu l'écriture de sa mère. Les lignes descendaient, signe de dépression. Les derniers événements avaient porté au comble l'abattement de Mme Dugast. Elle avait eu pendant si longtemps l'habitude du bonheur! L'apprentissage des mauvais jours, à soixante ans, c'était dur… Et avec moins d'empressement qu'elle n'en avait mis à parcourir les nouvelles d'Angleterre, Hélène commençait à lire celles de Paris.
18 mai.
« Ma chère fille
« Pourquoi répondre des billets si courts à mes lettres détaillées? Je m'efforce de te donner une impression fidèle de mes occupations, de mes tracas, et toi, tu résumes dans un bulletin de quelques lignes tes longues journées de campagne. Pas grand'chose de nouveau depuis avant-hier, où le dîner chez ton grand-père s'est bien passé. Il ne va pas mal, quoique nos chagrins lui aient été plus pénibles qu'il ne le laisse voir. Ce qui m'inquiète, c'est l'affaiblissement de ta pauvre grand'mère. Pas moyen de lui faire comprendre un mot de ce qui nous préoccupe. Elle est aussi sourde d'esprit que d'oreille. Elle demeure, quoi qu'on lui dise, engouée de Du Marty dont elle interprète toutes les actions à rebours.
« Hier matin, je suis allée chez ton oncle, j'ai trouvé la maison sens dessus dessous. Crac! au moment où on espérait pincer ce vilain monsieur, le voilà parti aux courses de Pau ; la surprise était organisée pour l'après-midi et voilà huit jours de perdus. Cela n'empêche que tout le monde était en joie, ton oncle conserve le meilleur espoir. Germaine, outrée de la conduite de son mari, — et vraiment il y a de quoi! — s'apprêtait à sortir avec Yvonne pour faire quelques achats au Louvre. Tante Portier m'a chargée de ses amitiés pour toi, elle a retrouvé toute sa sérénité, elle est bien heureuse!
« Puis, déjeuner triste à la maison, toute seule dans la grande salle à manger. Je crois que j'aurais passé une après-midi funèbre si je n'avais reçu à deux heures une belle visite. Devine qui? Dormoy, qui venait nous apporter des cartes pour son exposition ; elle a lieu dans quinze jours, chez Petit. Il a paru surpris de ne pas te trouver, a bien répété combien nous lui ferions de plaisir en allant toutes deux à l'ouverture. Le Figaro en parlait ce matin et vantait son talent. On dit qu'il sera décoré au 14 juillet. C'est un homme charmant et bien distingué, avec ses façons d'artiste.
« Voilà, ma chère fille, le bavardage d'aujourd'hui. Toujours pas de nouvelles d'André! Cinq jours que je ne l'ai vu. Mais je m'inquiète sans doute à tort, il va bien, car Dormoy l'avait aperçu lundi à la première du Vaudeville.
« Au revoir, ma chérie, prends exemple sur moi, écris longuement. Songe que c'est le seul plaisir des vieilles mamans sacrifiées.
« Ta mère qui t'aime. »
En se levant de table, le lendemain, Mme Sassy achevait d'exposer à Hélène la situation nette de leurs affaires : elle le devait à la jeune fille qui lui avait apporté si spontanément l'aide puissante de ses capitaux. Depuis qu'Hélène était là, ce besoin de confiance, de franchise, tourmentait l'excellente femme. Les recettes des dernières années, celles que faisait prévoir l'année en cours restaient à ce point au-dessous des dépenses qu'elle se faisait un scrupule de ne pas l'en prévenir. Elle désira savoir au juste de quoi se composait sa fortune. Elle savait Marcel Dugast immensément riche, elle savait qu'aux 265.000 francs d'Hélène s'était ajouté l'héritage de son père. N'allait-elle pas avoir besoin de revenus plus considérables? A peine si Rosay donnerait cette année deux pour cent.
Hélène s'expliqua simplement. Sa part de succession s'élevait à 200.000 francs placés dans l'usine Dugast : produit net, sept pour cent. Elle avait, par déférence aux supplications, aux instances de sa mère consenti à ne pas déplacer la somme. C'était bien le moins que la différence de Rosay rétablît l'équilibre! Ce qu'elle n'ajoutait pas, c'est qu'indignée de voir sa mère réduite par la volonté d'André au quart de l'usufruit, elle l'avait priée de conserver l'entière direction des 200.000 francs, en lui laissant en plus la jouissance du Vert-Logis, indivis entre son frère et elle. Elle remerciait chaleureusement Mme Sassy, elle était heureuse de s'associer au moins par l'argent, puisqu'elle ne pouvait lui apporter d'autre concours, à son œuvre admirable. Elle eût voulu l'aider de sa personne, se dévouer comme elle ; mais son devoir filial la réclamait.
Une servante frappait à la porte. Un petit vieillard desséché et propret, blouse bleue et pantalon de velours rapiécé, — l'exprès du télégraphe, s'avança une dépêche à la main : — « Hélène Dugast. Rosay, Maine-et-Loire. »
— Rien de grave, j'espère? demanda Mme Sassy.
— C'est de maman, fit Hélène qui lut d'un regard, puis lui tendit le papier bleu : « André veut partir Russie d'Asie. Désespérée. Reviens vite pour joindre remontrances aux miennes. »
II
Elle sautait légèrement du wagon, sur le quai blafard où les facteurs s'empressaient ; les hautes lampes électriques déversaient ce jour factice qui donne aux choses un aspect lunaire. Dans un tohu-bohu de valises et de sacs où des bouquets de lilas frais cueillis faisaient éclater tout le printemps de la campagne, le flot des voyageurs se ruait vers la sortie, encombrait l'étroite chaussée entre les deux trains. Dans la salle d'attente des bagages, Hélène contre la porte close s'impatientait, en maudissant la dédaigneuse lenteur des employés. Un monsieur devant elle se retourna brusquement, la coudoya par mégarde. Leurs regards, furieux de la pose prolongée, se rencontraient, hésitaient un moment à se reconnaître. Ce fut Hélène qui la première s'écria :