— Tiens! monsieur Arden!

Il n'avait pas changé ; toujours cette mine un peu sauvage, rentrée en elle-même, ces yeux intelligents et fiers, cette expression railleuse. Évidemment il était plutôt laid, avec son nez camus, sa barbe courte et dure. Mais la physionomie avait un bel air de volonté ; le corps trapu, souple dans ses vêtements libres, disait la santé, la force. Il parut surpris, rougit, et, avec cette espèce de gaucherie qu'ont parfois les hommes d'action :

— Mademoiselle Dugast?… nous sommes sans doute venus par le même train.

Il s'enquit avec intérêt de Mme Hopkins, eut un mot discret et sincère sur le grand chagrin d'Hélène : la mort de son père. Il l'avait apprise en Allemagne, d'où il était revenu depuis un mois. Il parlait de ses travaux en cours lorsque enfin la porte s'ouvrit. Une poussée les faisait pénétrer dans la salle des bagages. Il se hâtait de prendre congé, saluait avec un empressement de timide. « Quel ours! se dit Hélène, amusée, comme il s'éloignait, la laissant se débrouiller seule… Pas galant! » Et néanmoins, par un sûr instinct de femme, elle devinait que la rencontre n'avait pas été indifférente à Arden.

Elle songeait aussi : « Drôle de chose que la vie! on voyage côte à côte, sans se voir, sans s'en douter. Un beau jour on se rencontre, puis on se quitte. Pourquoi? Tout n'est qu'imprévu, mystère. A moins, objecta-t-elle aussitôt, que ce ne soit la chose la plus naturelle du monde. » Cependant elle sentait, sans même se le formuler, qu'elle avait trouvé Pierre Arden plus sympathique ce soir que la première fois.


A la maison, sans s'inquiéter autrement des détails du séjour à Rosay, sa mère qui l'attendait se répandit en récits interminables, en lamentations. Elle avait appris à l'improviste par tante Portier le projet d'André. Tout était machiné depuis quelques jours entre Marcel et lui. Comprenait-on un coup de tête pareil : s'expatrier? Elle se moquait bien des intérêts de l'usine, des bonnes raisons données par l'oncle! était-ce sa faute, à elle, si la folie de Germaine rendait difficile le maintien d'André à la tête des établissements de Moranges? Qu'est-ce que cela pouvait lui faire qu'il y eût des cotons en Géorgie? quel besoin d'aller y créer une filature nouvelle? Si encore la passion aveuglait André au point de rendre sa présence à Paris dangereuse! Alors certes elle eût été la première à souscrire à un départ, à l'exiger! Mais non, il était trop sage, trop raisonnable pour cela. Il n'avait également plus rien à redouter de Du Marty ; cet individu n'avait pas la moindre envie de se battre… Et dans son égoïsme maternel, — vraiment la situation était assez pénible comme cela, — elle ne voyait que l'éloignement définitif d'André, la rupture d'un des derniers, d'un des plus solides liens qui la rattachassent au passé.

Hélène, qui la plaignait du fond de l'âme, l'écoutait pourtant avec impatience : une fois de plus elle balança entre le désir de parler en toute sincérité et la certitude de ne pas être comprise. L'amour de la vérité l'emporta :

— Voyons, maman, André ne partira pas pour toujours. Avec l'Orient-Express, on va vite. Ne dirait-on pas que tu dois ne jamais le revoir? Je ne suis pas du tout de ton avis. Cette idée d'aller fonder au loin une succursale, ce n'est pas d'hier. Tu sais bien qu'il y a des années qu'on en parle. Pour moi, André ne peut pas mieux faire. Impossible de rester à Moranges, c'est une question d'honnêteté, de dignité… Jamais il ne trouvera de plus utile emploi de ses qualités d'organisation, de ténacité! C'est une belle chose, en principe, que de porter au loin l'énergie de notre race, de créer des foyers nouveaux de travail et de production.

Mme Dugast, butée, la regardait d'un air triste.