— Tu en parles à ton aise! on voit bien que tu n'as jamais aimé ton frère. Tu ne souffriras pas de son absence.

Hélène n'essayait même pas de se disculper, de démontrer à sa mère combien il était naturel que, tout en gardant à leurs parents une affection tendre, les enfants cherchassent à se faire leur vie. Et tandis que Mme Dugast, après un silencieux baiser mêlé de reproche, allait se coucher, Hélène regrettait l'éternel malentendu, et, entre les êtres qui s'aiment le plus, ces inévitables dissonances de l'esprit et du cœur.

Trois jours sans nouvelles d'André, retourné à Moranges. Puis, coup sur coup, dans une même après-midi, visite de Germaine, — c'était la première fois que depuis le scandale elle remontait l'escalier de sa tante, — visite de Mme Portier, toutes deux surexcitées au dernier point par le grand événement du lendemain. Grâce à l'aimable concours de Simonin, toutes les mesures étaient prises, la commission rogatoire signée, le commissaire de police prévenu : on devait, de deux à trois, surprendre « Monsieur Du Marty. » Avec des chuchotements mystérieux, elles mettaient Mme Dugast au fait, la suppliaient de venir boulevard Haussmann avant dîner : on lui raconterait tout… Enfin la nuit s'écoula, l'heure convenue arrivait, et Mme Dugast, qui n'avait pu fermer l'œil, s'en alla au rendez-vous. Sa curiosité première avait tourné à une sorte de malaise ; il y avait dans tout cela quelque chose d'un peu louche, de déplaisant, qui lui causait un trouble. Il était convenu qu'Hélène la reprendrait en revenant de chez son amie Gabrielle Duval, souffrante depuis une semaine, et dont Louise Guilbert venait de lui écrire l'état assez inquiétant.

A quatre heures précises, Mme Dugast sonnait à l'entresol. En vain essaya-t-elle de discerner quelque chose sur le visage impassible du grand laquais : il recevait de ses larges mains gantées de blanc le mince parapluie aiguille, ouvrait avec componction la porte du salon. Germaine, tante Portier et Yvonne se levèrent en sursaut avec des visages crispés d'émotion, aussitôt déçus.

— Nous croyions que c'était père, dit Yvonne.

Mme Dugast s'était trop pressée.

Une attente interminable commença, coupée de suppositions absurdes, de fausses alertes à l'arrêt d'un fiacre, à des bruits de portes. Plus jolie que jamais, Germaine, la taille moulée par une robe tailleur de léger drap beige, redressait à chaque minute son buste charmant, dans une immobilité attentive. Puis elle repartait en un babil fiévreux, fouettée par le plaisir de la vengeance, l'étrangeté d'une sensation inconnue. C'est étonnant comme elle avait refleuri, depuis le renversement soudain des rôles. Son inconscience, oublieuse de ses propres torts, s'exaltait dans une indignation dont, par une singulière déviation morale, personne dans la maison, sauf pourtant Mme Dugast, ne semblait percevoir le comique attristant. Les dix-huit ans avertis d'Yvonne ne pouvaient tenir en place. Elle allait de la pendule à la fenêtre, les yeux brillants d'une curiosité aiguë ; son imagination à demi instruite, directement mêlée depuis quelque temps à tant d'événements au-dessus de son âge, déformait, grossissait. A cette inquiétude ardente de toutes les jeunes filles, qui cherchent à pénétrer le sens encore mystérieux de la vie, se joignait l'éveil précoce de son éducation particulière, toute de primesaut et de liberté, en dépit des belles maximes de la tante Portier.

Celle-ci, plongée dans un confortable fauteuil à oreillettes, s'efforçait avec Mme Dugast de tuer le temps, en échangeant de courts propos de circonstance. Sa mine papelarde et béate savourait le triomphe prochain, souriait à certains détails du constat, dont elle se retraçait l'image avec cette complaisance inavouée qu'ont parfois les vieilles prudes.

Enfin à six heures, des portes battantes, des pas. Cette fois, c'était bien Marcel Dugast, suivi de Simonin. Ils entrèrent avec une gravité rayonnante.

— C'est fait, dit l'oncle.