— Vous êtes sûre, chère madame! s'écria Mme Dugast en joignant les mains. Ah! quelle horreur!

La dame en visite contempla d'un air assuré le grand salon intime où, dans la douceur du jour mourant, les vieilles soies des meubles, la petite table à thé sous la nappe rouge, les verres luisants, tout donnait une impression de confort et de calme. Puis se tournant vers Hélène et Mme Simonin qui paraissaient incrédules, elle affirma :

— Parfaitement! Il a reçu trois cent cinquante mille francs. Je tiens le renseignement d'une personne bien informée. Aujourd'hui, tout se traite comme cela. Quelle époque!

Il s'agissait d'un député connu. Hélène admira cette incroyable facilité avec laquelle on accueille, on colporte dans le monde les soupçons les plus injustifiés, les pires calomnies… Après tout, c'était vrai peut-être, tant depuis quelques années l'argent délétère avait corrompu les mœurs.

Là-dessus la grosse dame s'en allait, avec une importance de dinde grasse. Bien vite Denise saisissait cette minute propice, pour conter ses peines. Mme Dugast l'écoutait, non sans une compassion platonique. A force de démarches, elle avait pu se procurer des copies, travail lent et peu payé. Elle insistait encore pour qu'Hélène l'aidât à trouver l'emploi modeste, mais sûr, qui lui permettrait de joindre les deux bouts. Son mari, il est vrai, pouvait à chaque instant trouver une affaire magnifique, mais il fallait compter avec tant d'aléas ; depuis un an une véritable guigne le poursuivait, il n'avait pu toucher un sou.

« Eh bien? pensa Hélène, et les mille francs que l'oncle lui avait prêtés, en échange de ses derniers services? La pauvre Denise ne devait y avoir vu que du feu. » Elle promit de tout cœur, elle prit en elle-même l'engagement de s'entremettre de son mieux ; le temps jusqu'ici lui avait manqué. Denise, remontée, partait à son tour ; elle conservait, à force de grâce personnelle, un reste d'élégance dans la dignité pauvre de son petit collet, de ses gants nettoyés. A peine sortie, comme Mme Dugast, passant les mains sur ses tempes, disait : « Ouf! j'espère qu'il ne viendra plus personne. » — Alors, je m'en vais? répondait une voix jeune et brève qui les faisait tressaillir toutes deux.

— C'est toi! s'écria Mme Dugast.

André, de son pas vif, était déjà près d'elle ; il baisait sa mère au front, effleurait à peine les cheveux d'Hélène. Il semblait aussi à l'aise que si rien ne se fût jamais passé.

— Je suis arrivé de Moranges, ce matin. Tout est convenu, je pars le 15 juin.

Mme Dugast eut les yeux pleins de larmes.