Alors Dormoy, profitant de cette heureuse absence, s'embarqua dans de petites histoires spirituelles où des allusions habiles en revenaient toujours aux mérites, à la grâce, à la beauté d'Hélène. Une ironie atténuait le sens trop direct, nuançait le madrigal d'une teinte de fantaisie ; seul, le regard incisif parlait clair et de temps à autre, aux brefs silences, continuait la prière. Hélène l'écoutait sans déplaisir, grâce à son bagout d'artiste, son charme franc de reître chevaleresque, si bien que, lorsque André rentrait avec sa mère, — était-ce la pénétrante douceur du soir tiède, une disposition particulière? — elle sentait, sous les paroles banales de Dormoy, courir une flamme sourde qui distrayait ses soucis, l'étonnait presque.

IV

Dans les derniers jours de mai, Hélène, mettant à exécution un projet qu'elle caressait depuis longtemps, se rendit, à travers les avenues désertes qui s'étendent derrière les Invalides et la gare Montparnasse, aux Enfants-Indigents où elle était sûre de trouver Louise Guilbert, aussitôt après l'heure de sa visite. Elle verrait également sa protégée, la petite Lepillier, qu'un état d'anémie profonde clouait encore sur son lit d'hôpital, en attendant qu'on pût l'envoyer à l'annexe de Berck-sur-Mer. Elle avait à lui annoncer une nouvelle ; le tribunal de Mantes venait de prononcer le divorce contre son père. De la sorte, les gains de « l'Abeille » seraient désormais à l'abri. L'Abeille, ce nom évoqua en elle la vision douloureuse de Moranges, les tristes petites maisons ouvrières groupant autour de l'usine leurs misères sordides. Tandis qu'elle vivait sa vie, qu'autour d'elle s'agitait un monde d'ambitieux, d'oisifs et d'incapables, là-bas la dure existence quotidienne courbait sur leur tâche, à la poursuite harassante du pain, des malheureuses par centaines. En dépit de ce qu'elle avait fait pour leur venir en aide, leur souvenir l'obsédait souvent comme un reproche ; elle sentait palpiter en elle une puissance inemployée de tendresse et de dévouement.

Moranges! En même temps elle revoyait le saisissant contraste du village d'en face, les pelouses vertes, les somptueux salons de la Chesnaye : le visage et le masque du mensonge social. Pourtant, malgré l'affreux rappel de la mort de son père, elle conservait de ce pays des impressions heureuses. Elle aimait son vieux Vert-Logis avec l'ombre de ses marronniers et le murmure de sa petite rivière ; elle suivait la berge inondée de soleil, le tournant du fleuve au pied des falaises rousses. Entre tant d'images, celle de Dormoy, — pourquoi la sienne plutôt qu'une autre? — lui revint : il ébauchait le portrait d'Yvonne, sous les tilleuls de la terrasse. Que de choses s'étaient passées depuis!… Elle admira ce rythme caché des événements, qui éloignent, qui rapprochent, selon la courbe mystérieuse du hasard. Dormoy, trois semaines auparavant, lui était aussi indifférent que Vernières aujourd'hui. On l'eût bien étonné alors si on lui avait dit l'accueil familier qu'elle-même réserverait au peintre et la sympathie marquée qu'il trouverait chez Mme Dugast. De fait, depuis quelques jours, depuis cette belle invention de portrait, — car il avait eu, pour se rapprocher d'Hélène, l'ingénieuse idée de commencer le pastel de sa mère, — il ne bougeait plus de la maison.

Avec cette force naturelle du sentiment, si active chez l'être jeune que tourmente l'irrésistible instinct d'aimer et d'être aimée, Hélène assistait sans déplaisir aux longues séances de pose. Déçue si cruellement dans cet instinct, elle n'en éprouvait que plus vivement, à son insu, la satisfaction toute féminine de plaire. Penchant naturel du cœur qui, blessé dans son besoin d'affection, est aussi prêt de haïr l'amour que de souhaiter le ressentir encore. Non qu'elle aimât, ni même qu'elle fût prête à aimer Dormoy, dont elle ignorait totalement d'ailleurs le véritable caractère si habilement déguisé sous de fausses apparences de franchise, de bonhomie, de talent. Mais à ses magnifiques dons d'intelligence, à sa réserve de dévouement et de tendresse se joignait peut-être aussi, — elle était très femme, — une inconsciente coquetterie.

Machinalement, elle était arrivée devant la grande grille à volets pleins de l'hospice. Elle sonnait à une petite porte, et longeait, après la loge du concierge, des arcades où traînaient des odeurs de pharmacie et de cuisine. Il fallait, pour atteindre le service de Louise Guilbert, traverser une vaste cour aux allées bitumées, aux maigres plates-bandes, entre de hauts bâtiments lépreux et mornes. Quelques figures hâves écrasaient aux vitres l'ennui de l'heure interminable. D'autres arcades encore, un jardin chétif, trois bancs parmi le gravier sous les lilas, et la lente promenade des enfants rachitiques en capote grise, en savates jaunes, qui, pareils à de petits vieux, montraient sous le bonnet de coton toutes les faces de la misère et de la décrépitude.

Hélène pénétrait dans un bâtiment neuf, aux larges baies répandant le jour. Des couloirs spacieux, peints d'un vert frais, portes ouvertes, laissaient voir des salles où les lits alignaient leur symétrie blanche. Une infirmière, tablier épinglé sur le corsage, fausses manches en calicot, sortit d'un bureau où Louise Guilbert était en train de signer des papiers. A la vue d'Hélène, son sérieux petit visage officiel s'éclaira :

— Asseyez-vous là, dit-elle, j'ai fini.

Une autre infirmière emportait les registres.

— Causons maintenant.