Balzac, grand maître es-sciences sociales, et dont la philosophie sagace doublait l’intuition du plus puissant des romanciers, a, dans sa Physiologie du Mariage, posé la question, sans oser la résoudre, de l’émancipation des filles. Pourquoi n’auraient-elles pas le droit d’aimer d’abord, et de sanctionner par le mariage ensuite une union dont, au moins, elles auraient fait l’essai et qui leur donnerait ensuite de rassurantes garanties ? Léon Blum, dans son livre du Mariage, a repris cette idée et, la poussant à ses extrêmes conséquences, a proposé que les filles de condition bourgeoise — on sait que pour les filles du peuple la question se tranche d’elle-même, — puissent connaître l’amour, discret et sauvegardé par certaines apparences, comme le font les jeunes hommes qui ne tiennent pas à se compromettre. Il affirme qu’elles arriveraient au mariage bien mieux préparées, et ayant jeté cette gourme d’illusions qui leur réserve, dans notre état actuel, de si fâcheuses déceptions, soit dans la fidélité, soit dans la trahison conjugales.
Sans aller si vite ni si loin, puisqu’il faut à tout des transitions, pourquoi refuserait-on, à la jeune fille qui ne trouve pas de mari, le droit de prendre un amant, soit avec des ménagements que lui imposera la pudeur sociale, soit avec la franchise d’une union libre acceptée ? Ce lien, insuffisant et incomplet, de ce qu’il la protège moins que le mariage, vaudra encore mieux pour elle que l’agonie d’une existence inutile.
Et elles accompliront du moins, en devenant mères, et bonnes mères, leur mission.
LE DROIT A L’ENFANT
Oui, cela semble révolutionnaire. Cela choque et indigne nos préjugés. Point d’enfants hors du mariage !
Et cependant les sollicitations naturelles de l’amour, de l’instinct sont là, pressantes, impérieuses. Toutes les jeunes filles ne se marient pas, et, le voudraient-elles, toutes ne peuvent se marier.
Est-ce qu’après l’effroyable hécatombe de vies françaises qui se sont offertes au sacrifice, pour sauver le passé, le présent, l’avenir de notre race, nous accepterons que le stupide massacre des innocents continue ? Car c’est un massacre annuel que provoquent la théorie Moloch de l’opprobre, la flétrissure inepte appliquée, comme un fer rouge, à la fille-mère.
Pour celle-ci, à quelque classe qu’elle appartienne, l’enfant est une terreur et une malédiction. Combien de germes anéantis, aux mains des avorteuses, de petits corps étranglés ou enterrés vivants ; combien de nouveau-nés dont la mère, à l’hôpital, se détourne avec horreur et qu’elle livre à l’Assistance publique !
Un enfant hors mariage : quelle tolle ! Quel scandale dans la famille et dans la Société ! Pour d’assez nombreuses qui, dans le peuple, bravent courageusement coups et injures, railleries et dédain, les autres, la majorité reculent devant l’aveu de cette chair, de cette âme pétries d’elles-mêmes, suppriment ce triste fruit ou le dissimulent, surtout dans le monde bourgeois, par un accouchement clandestin et l’éloignement immédiat du pauvre petit être, placé en nourrice, au loin.
Si l’on cherche cependant l’origine de la rigueur de l’Opinion et des mœurs, on ne trouve rien que la Morale sexuelle, avec son idée fixe du péché, l’obsession maladive d’une pureté imaginaire qui voit dans l’acte normal un stupre ; on retrouve aussi l’ancestrale, la féroce jalousie de l’homme tenant à la virginité comme à la garantie d’un bien, d’une chose réservée à son autorité et à son plaisir.