Ne cherchez pas des raisons, vous n’en trouverez nulle autre que cette rançon barbare et séculaire de la virginité, ce prix de la souffrance et du sang, seul capable de rassurer la jalousie sauvage du mâle si égoïste qu’il veut que la femme lui ait été fidèle avant, comme il entend qu’elle lui soit fidèle pendant l’union, comme il voudrait — mais nous ne sommes plus aux beaux temps des bûchers de l’Inde — qu’elle lui fût fidèle jusque dans la mort.

Avez-vous vieilli obscurément sans rencontrer le mariage ? Tant pis pour vous, « Mademoiselle » ! Votre vertu dédaignée des niais n’évoquera à leur pensée, au lieu d’une discrète et touchante injustice du sort, que l’image de ces couronnes de fleurs d’oranger qui se fanent sous globe, dans la poussière et l’oubli, et dont vos compagnes mariées, plus heureuses que vous, font l’offrande sur une cheminée aux invisibles dieux lares.

Avez-vous obéi aux impulsions chaudes du sang, avez-vous aimé ? Eh bien ! c’est du propre, « Mademoiselle » ! Car en vain objecteriez-vous que vous êtes femme et que vous avez payé, par assez de larmes peut-être, par la cruauté de l’abandon ou le mépris public, le droit d’être appelée « Madame ». Vous n’êtes qu’une demoiselle qui a mal tourné. Et si votre taille s’enfle, si votre ventre proclame la suprême déchéance d’une maternité prochaine, n’espérez pas avoir gagné par là ce titre de « Madame » réservé aux honnêtes épouses comme aux plus impudiques Mme Marneffe. « Mademoiselle » vous êtes, « Mademoiselle » vous resterez. Et on a inventé pour vous ce vocable d’une abominable hypocrisie : « fille-mère, » comme si on pouvait être mère sans porter le nom réservé aux femmes.

Sans doute fera-t-on remarquer qu’en fait beaucoup de femmes vivant avec un compagnon choisi, soit du fait des circonstances, soit par principe, — car l’union libre a déjà de nombreux adeptes, — prennent le nom de leur ami, et qu’il se constitue ainsi beaucoup de ménages parfaitement unis. Certes ! Mais la malignité de la province, les curiosités, les commérages ! Ce titre de « Madame », si légitimement porté aux yeux de la vraie morale, n’en reste pas moins indû, usurpé. Pour tous les actes de la vie civile, il faudra le déposer, sous le regard ironique ou gourmé des préposés officiels. Dans les bureaux de poste, chez le notaire, aux banques, sur les feuilles de recensement, sur les baux et loyers, « Madame », dès qu’elle agit en son nom personnel, redevient « Mademoiselle ».

Elle a pu lier sa vie à celle d’un brave homme, que, pour une raison ou une autre, elle n’aura pas épousé ; elle a pu avoir des enfants, elle sera frappée dans ses sentiments les plus délicats et meurtrie dans ses affections les plus chères ; elle recevra en plein visage, comme châtiment de n’avoir pu se marier, ou pas voulu, l’appellation injurieuse qui semble lui dénier ses titres conjugaux et sa tendresse maternelle.

« Mademoiselle » s’est offert un mari ! « Mademoiselle » a osé mettre au monde des enfants ! Mais alors, que restera-t-il aux épouses consacrées par M. le Maire et M. le Curé ? Elles peuvent, celles-là, être des compagnes irréprochables, des mères dévouées ! elles peuvent aussi bien compter parmi elles des gueuses, des prostituées, le même titre de respectabilité les couvre : « Madame » ! « Chère Madame » ! « Madame » ! gros comme le bras !

Il n’importe que telle vaillante créature, accomplissant fièrement son rôle, ait, comme certaines fortes femmes du peuple, donné cinq ou six beaux enfants à son compagnon de vie. On est une « fille-mère ». Mais que telle bourgeoise patentée vive dans le mariage sans en connaître les devoirs, « Madame » elle est, et elle reste. Ne vous récriez pas. La Cour de Lyon, — il faut toujours en revenir à la jurisprudence, quand on veut égayer d’exemples drolatiques un raisonnement sérieux, — la Cour de Lyon n’a-t-elle pas autorisé un impuissant à se marier ? Plus fort que cela ! La Cour de Cassation n’a-t-elle pas déclaré qu’une femme qui n’avait que les apanages externes d’un sexe infertile devait, pour la plus grande satisfaction de son mari, demeurer sa légitime épouse, une incontestable « Madame ».

Bien mieux, la Cour de Caen n’avait-elle pas décidé que — le mariage étant avant tout l’union de deux personnes intelligentes et morales — la femme, malgré une absence totale de moyens de reproduction, « ne peut être rabaissée au point de ne voir en elle… qu’un organisme propre à faire des enfants. » Si bien que ces personnes — on n’ose écrire : du sexe féminin puisqu’elles n’en ont point — sont de très juridiques « madames », encore qu’elles ne puissent être ni femmes, ni mères.

L’absurdité de telles casuistiques ne donne-t-elle pas à réfléchir ?

Voilà ce que font valoir les apôtres du féminisme ; et ils auraient bien des choses encore à ajouter, notamment ceci, à l’adresse des esprits timorés qui s’inquiètent de ce qu’en penserait l’étranger, et qui se demandent « si ça se fait » en Angleterre ou en Russie ?