Voyons clair ! En dehors de toute pitié et de tout bon sens, la question des enfants nés hors mariage tire de leur accroissement, surtout depuis la guerre, une gravité extrême. Combien, en effet, seront nés de rencontres hasardeuses, de liaisons passagères, ou au rapprochement des permissions, dans ces faux-ménages que, par l’allocation à la femme restée seule, l’État avec justice a considérés comme autant de vrais ménages.
Déjà, avant août 1914, le nombre des enfants naturels augmentait dans des proportions inquiétantes. Rien qu’à Paris, ils représentaient plus du tiers de la natalité.
L’ostracisme exercé contre l’enfant né hors mariage est cause que beaucoup d’entre eux meurent à leur naissance ou peu après, soit par l’infanticide, soit par ignorance ou absence de soins. Et cela quand nous avons manqué de soldats pendant la guerre (car sans nos alliés !…) Et cela quand nous allons manquer de main-d’œuvre pour rebâtir sur les ruines et redonner au pays sa vie économique ! Et cela, quand il faut vingt ans pour faire un homme !
Est-il bien sage, devant la tâche écrasante de demain, de rejeter le tiers de notre natalité dans la poubelle des préjugés, de la livrer à la vindicte d’une morale aussi féroce que sénile ?
La Nécessité se dresse. Elle affirme que l’enfant, d’où qu’il vienne, est une valeur trop précieuse pour qu’il soit stupidement sacrifié aux sordides intérêts du mariage d’argent. L’enfant, mais c’est la réserve et la puissance du grenier national. Dans un pays qui proclame tous les citoyens égaux en droits, ne commençons pas par enlever les leurs à d’innombrables petits êtres, qui seront, tout comme leurs frères et sœurs jusqu’ici privilégiés, des soldats, des artisans, des penseurs, toutes les forces vives de l’avenir français !
LES ENFANTS ADULTÉRINS
Beaucoup a été fait, beaucoup reste à faire.
Il est encore trop de cas où un enfant adultérin, irresponsable de l’entraînement de ses parents, est injustement frappé dans la tare de sa naissance. Cette iniquité doit être réparée. Elle devra l’être d’autant plus qu’à un jour prochain, espérons-le, l’adultère n’étant plus reconnu comme un délit, l’ignoble article rouge ayant disparu, des modifications étant apportées aux lois qui régissent les biens des conjoints, la dot étant moins recherchée, la maternité, légale ou non, jouissant du respect qu’elle mérite, on verra s’atténuer les préjugés qui sont encore vivaces contre l’enfant né lorsqu’un des époux est encore retenu dans les liens du mariage.
Le 28 mai 1893, Alfred Naquet déposait un projet de loi appelant à la succession de leurs parents, à titre égal, tous les enfants légitimes, naturels ou adultérins.
C’était mettre le doigt sur la plaie de notre mariage bourgeois, de notre mariage d’argent. C’est, en effet, au nom de la conservation des biens au profit des enfants légitimes que se sont élevées les objections contre le projet, même chez des républicains et des esprits laïques, libérés, croyaient-ils, de l’influence de la morale sexuelle et religieuse.