Mme de Mercy supportait ces écarts de caractère avec une grandeur d'âme exagérée.
Elle disait tout bas à André:—C'est pour toi que je souffre sans me plaindre!—Puis elle offrait à Dieu ses chagrins.
Quand Toinette avait été raisonnable, elle guettait un regard reconnaissant de son mari. Et lui, sentant qu'il était la cause involontaire du conflit ou de l'accord entre ces deux femmes, souffrait en silence, s'efforçant de se résigner, et de penser à autre chose. Il comptait sur le temps, qui éteint les passions vives; parfois il eût voulu être plus vieux, avoir des enfants grands, vivre calme.
Il s'isolait dans son cabinet de travail, après avoir, d'une main rapide de copiste, fait quelques travaux obtenus, non sans peine, au ministère, et assuré par là un petit supplément d'argent à la fin du mois. En entendant dans la chambre voisine sa femme se mouvoir, donner des ordres à Mme Ouflon, il pensait:
«Il y a deux ans, j'étais seul, malheureux. Aujourd'hui le décor de cet appartement, ces meubles, cette vie nouvelle, et la jeune femme qui est là, qui porte mon nom, et va avoir un enfant de moi, tout, jusqu'à la servante qui l'écoute, c'est moi qui, par ma volonté, l'ai créé.
«Rien de cela n'existait. J'ai voulu que cela fût: Cela est!»
Il ajouta: «Cela est mien, et cependant distinct de moi: un petit monde qui marche avec moi, que j'entraîne. Peut-être sera-ce lourd plus tard?» Et il entrevit une responsabilité, des devoirs lourds.
Sans oser se demander s'il était plus ou moins heureux qu'auparavant, écartant ce doute, il ne pouvait s'empêcher d'admirer le pouvoir que l'on a de diriger sa vie dans un sens ou dans l'autre, et d'être, selon son plus ou moins de sagacité ou de raison, l'artisan de sa joie ou de sa douleur.
Mais la vie n'aurait-elle pu tourner autrement?
Il en doutait. Tous les événements, les accidents qui l'avaient heurté, il les reconnaissait inévitables et croyait à la fatalité. En cela, il différait de sa mère, âme tourmentée, toujours prête à déplorer sa faiblesse, à s'accuser comme d'un crime de ce qu'elle avait fait ou laissé faire.