Il le fit, de mauvaise grâce.
—Si ton père était là, tu ne m'abandonnerais pas ainsi.
Un pareil reproche, dont elle avait l'habitude, horripilait d'ordinaire
André: «Suis-je un enfant? Fais-je mal?» se répétait-il.
Il prit sèchement congé. Sa mère en eut conscience et se dit: «Mon fils est bien changé pour moi!»—Ce qui n'était pas exact.
Lui, dans la rue, fouettait l'air de sa canne, avec colère, en jurant: «Au diable! Nous ne pouvons éviter de nous faire du mal. Nos nerfs s'exaspèrent, quand nous sommes l'un près de l'autre. Tour à tour, nous manquons de patience, nous sommes agressifs ou boudeurs. Et pourquoi? pour des riens. Comment se peut-il que l'on se rende aussi malheureux? Je ne sais, mais il me semble que cela fait du bien à ma mère de nous disputer. Moi, je m'en passerais si volontiers!»
Mais là non plus, André n'était pas véridique. Sans s'en douter, il provoquait souvent ces petites querelles. Et il conclut:
«Il faut sortir de là. Encore un argument en faveur du mariage, auquel je n'avais pas songé. Mais se peut-il,—ajouta-t-il avec effroi,—que l'on se fasse autant de chagrin, lorsque l'on est mari et femme?
«Non! ma mère a beaucoup souffert; elle est faible, bonne, pleine de scrupules; c'est par excès de conscience qu'elle se tourmente. Puis quelle délicatesse! quel dévouement! Quand a-t-elle eu une pensée qui ne fût pour nous?»
Se rappelant tous les sacrifices, toutes les bontés de Mme de Mercy, et le culte fervent que sa soeur avait voué à leur mère, il se prit à penser à Lucy, la regrettant plus amèrement que jamais.
Se serait-il jamais marié, elle vivante? Non, peut-être. Elle lui eût tenu lieu de compagne, et eût comblé ce besoin d'intimité, de confiance et de tendresse, dont l'absence le faisait tant souffrir. Elle était sérieuse, peu semblable aux autres femmes, point coquette, et pourtant si gracieuse, avec ce charme quasi-surnaturel qu'ont les êtres grandis vite et que la mort attend.