«Pauvre petite Marthe! venue au monde pour on ne sait quelle destinée singulière. Serait-elle heureuse? Qui épouserait-elle?» Ces pensées vieillirent soudain André, et le transportèrent dans l'avenir. Sa mélancolie s'accrut. Il entrevit son existence probe, étroite, laborieuse. Serait-il sous-chef de bureau à telle époque? Il songea aux maigres appointements, à la vie sans aises. Sa femme, ingénument coquette, n'aurait pas souvent, des robes neuves.
Il pensa aux jupes que porterait Marthe, ces jupes qui, après deux ou trois ans, trop courtes, attestent la pauvreté. Et il chercha, pour la baiser, la petite main de l'enfant.
L'idée du prochain bébé le harcela, lancinante. C'était trop! Et toutefois que faire? N'aimait-il pas sa femme; elle et lui étaient jeunes, pourtant.
Il tourna court, parce que ces pensées, l'attristaient et l'inquiétaient toujours.
À qui ressembleraient les petits? De qui tiendraient-ils?
Il cherchait sur le visage de Marthe une ressemblance impossible encore. Jamais la conscience des différences existant entre sa femme et lui, n'avait surgi si nette.
«Si les enfants tiennent d'elle, pensa-t-il, ils seront vifs, légers, colères, sanguins.
«S'ils tiennent de moi, ils seront froids, mélancoliques, rêveurs, patients.»
Puis il sentit qu'il s'arrêtait aux qualités et aux défauts superficiels, et que, pour lui comme pour sa femme, il n'osait pousser jusqu'au fond de sa pensée.
Sa tristesse grandit: c'était un malaise gros de choses qu'il ne voulait pas s'avouer, clair d'une évidence contre laquelle il se débattait. Il n'était pas heureux. Mais elle-même, Toinette n'était pas heureuse, certainement!